La maison hantée - nouvelle (1/15)

21:00 Iris d'Automne 0 Comments

Pour fêter la nuit d'Halloween et l'entrée dans la saison sombre, nous vous proposons de suivre chaque lundi à 21h00 un épisode de la nouvelle La maison hantée par Nico du dème de Naxos, l'un des auteurs des Ombres d'Esteren.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

Retrouvez les autres épisodes de La maison hantée en suivant ce lien.

Avant de vous lancer dans , voici un petit mot de son auteur :

Cette nouvelle se veut un modeste hommage à Maison hantée de Shirley Jackson, à La Maison des Damnés de Richard Matheson ainsi qu’au Secret de Crickley Hall de James Herbert. Trois textes très différents sur le thème de la demeure hantée, qui m’ont accompagné pendant tout le processus d’écriture. À son tour, ce texte peut s’envisager comme une réception personnelle de leur œuvre et une transmission vers toi, lecteur. Ma Maison hantée s’inscrit dans la continuité de ces textes, mais, à sa façon singulière, constitue une rupture.

Si cette nouvelle pouvait être à moitié aussi bonne que les œuvres qui l’ont inspirée, j’en serais heureux. J’espère avant tout que tu passeras, lecteur, un bon moment de frissons au sein du manoir des Mac Grym.

Toute mon admiration également à Adrian von Zigler dont le très bel album, Mirror of the Night, m’a soutenu du début au terme de la rédaction de ce texte.

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Partie 1

« Vous ne devriez pas y aller ».

Le visage de mon interlocuteur s’était fait plus hermétique que la porte d’une prison. Ses yeux durs ne reflétaient que la flamme souffreteuse de la bougie coulée sur la table.

« Je comprends votre inquiétude, mais il faut absolument que je m’y rende.

- Ceux qui y sont allés ont tous trouvé la mort, à part la sorcière.

- La sorcière ?

- Oui, c’est comme ça qu’on l’appelle. Je ne me souviens plus de son nom, mais je me rappelle très bien son apparence. Elle était d’une beauté étourdissante, avec ses longs cheveux roux et ses yeux d’un vert… d’un vert encore plus lumineux que celui d’une pierre précieuse. Mais il y avait quelque chose en elle, je ne sais pas quoi, qui vous mettait immédiatement mal à l’aise… ».

Je vis qu’il faisait un effort sur lui-même pour ne pas frissonner.

« Tout va bien ?

- Ca va aller, oui, c’est gentil à vous de vous soucier de ma bonne santé.

- Non, me récriai-je, percevant l’ironie que mon interlocuteur avait placée dans ses propos.

- Ne vous en faites pas, ça n’a rien de personnel. Vos prédécesseurs, vos confrères et consœurs ont usé ma patience, je crois. Je ne parviens pas à saisir pourquoi vous autres occultistes avez tant besoin de vous rendre dans ce genre de lieu profondément malsain. Je suis peut-être le propriétaire de cette demeure, mais j’aurais cent fois préféré qu’elle ne me fut pas léguée en héritage. Mes parents… ».

Il s’arrêta immédiatement de parler. Son visage était soudain devenu livide et ses yeux paraissaient hantés par quelque fantôme du passé.

« Je suis désolé d’insister et de raviver en vous des souvenirs pénibles…

- Des souvenirs ! Ah, ah, elle est bien bonne celle-là ! Des souvenirs, c’est bien ce que vous avez dit ! Il ne s’agit pas de ça. Regardez-moi bien ! Vous croyez que je dors en paix, vous croyez que je réussis encore à trouver le repos ? Non, cela fait bien longtemps que ces temps accordés à tous les hommes pour se ressourcer me sont interdits. J’ai perdu le sommeil il y a bien longtemps. Mes nuits ne sont que de longues fuites vers des vieux jours que je n’atteindrai probablement pas. Regardez-moi bien : j’ai peut-être vingt-huit ans, je suis peut-être un noble avec un peu de biens, mais j’échangerais avec plaisir ma position contre celle de n’importe quel roturier pour ne plus avoir à souffrir ces cauchemars. Ils absorbent chaque nuit un peu plus de ma vie…

- Hum, hum ». Je me raclai la gorge pour tenter d’évacuer la gêne grandissante qui me gagnait. « Je pourrais peut-être vous aider ? Vous savez, avec l’aide de la science, il est possible de travailler à soigner l’esprit humain. Vous avez sans doute entendu parler de l’hypnose. Je suis moi-même pratiquant et…

- Il n’en est pas question ! ». Mon interlocuteur avait crié, mais aucun client de l’auberge dans laquelle il logeait toute l’année ne s’était retourné. Ils devaient être habitués à ses excentricités.

« C’était une simple proposition vous savez… ». Je levai les mains comme pour m’excuser tout en me demandant si je n’allais pas devoir quitter précipitamment les lieux si mon interlocuteur devenait violent.

« Excusez-moi d’avoir élevé la voix. Mais je suis à bout. Je n’en peux plus.

- Mais pourquoi… ». Il leva la main pour me faire comprendre qu’il était inutile de poursuivre dans cette voie. « Très bien, je m’excuse d’avoir insisté. J’aurais aimé me montrer utile…

- Ne vous en faites pas. Je vais mal. Personne ne peut rien faire pour moi et je me demande même pourquoi je m’obstine à poursuivre une vie qui n’en vaut plus la peine. Ces cauchemars sont tellement réels. Ils me terrifient. Les voix et leurs intentions. Ce qu’elles veulent faire. Ce qu’elles ont déjà fait. Oui, elles aiment terrifier, elles aiment la douleur. Elles rient, elles rient. Un rire hideux. Ce rire me pétrifie, il me scie les os, il me perfore la chair. Chaque éclat en est si plein de mauvaises pensées, si gorgé de malignité… Je voudrais tellement qu’elles n’existent que dans ma tête, mais non, elles ont tué vos collègues, elles ont rendu folle la sorcière et elles guettent les prochains imbéciles qui se seront mis en tête de les étudier ou de les affronter.

- Vous parlez de voix ? Vous ne savez pas à qui elles appartiennent ?

- Non. Elles ont toujours été là. Elles sont bien plus anciennes que la maison de mes ancêtres.

- Comment le savez-vous ?

- Elles me l’ont dit. Parfois, elles se confient à moi. Car elles n’ont que moi. Elles s’amusent avec moi comme des chats le feraient d’un rat ou d’une souris. J’ai peur que ce jeu dure toujours. C’est ce qu’elles m’ont promis.

- Si vous me laissez entrer, je pourrai peut-être les chasser, voire les détruire.

- Ah ah ah ! » Il se renversa en arrière avant de se redresser brusquement, des larmes coulant depuis la commissure des yeux. « Non, elles n’attendent que ça et vous n’êtes pas de taille face à elles. Elles vous réduiront à néant en quelques heures, en quelques jours au mieux. Vous ne savez pas de quoi elles sont capables. Elles ne font qu’un avec la maison !

- Écoutez, ce ne serait pas la première fois que des esprits mentent. Leur intérêt est de vous faire croire que vous ne pouvez rien tenter contre eux, comme cela ils peuvent continuer leurs jeux cruels.

- Non, elles ne mentent pas. Elles ont tué et pas qu’une fois. Les occultistes qui sont venus avant vous, ainsi que la sorcière, m’ont dit la même chose. Ils sont morts. La sorcière a sombré dans la folie. Et moi je deviens fou peu à peu. Il n’y a rien à faire. Partez tant qu’il est encore temps. Ou alors prenez cette clef, introduisez-la dans la serrure et venez embrasser votre mort.

- Ce que vous dites est effrayant, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Vous me parlez des voix. C’est justement à cause d’une voix que je suis là. Une voix qui m’implore de la délivrer de sa prison.

- Et si la voix vous ment ? C’est certainement un piège ! Elles sont rusées vous savez, très rusées. Vous croyez que vous allez réussir à les avoir. Mais ce sont elles qui vont vous prendre dans leurs rets ».

Je notai ironiquement dans ma tête que mon interlocuteur envisageait très bien la possibilité que les voix me mentent mais pas qu’elles lui mentent.

« C’est une possibilité, bien sûr. Mais je ne le crois pas. Je ne suis pas exactement un occultiste. Je suis un médium. J’entends les esprits, je les ressens, je perçois leurs émotions. C’est comme cela depuis que je suis enfant. Je les ai toujours entendus. La voix qui m’appelle, c’est celle de ma sœur. Elle a disparu il y a plus de dix ans et un jour, elle m’a contacté. Mes sens se sont développés au fil des années. C’est grâce à ça que j’ai pu l’entendre. Son corps est mort mais son esprit est dans le manoir de votre famille.

- Quel âge avait-elle quand elle a disparu ?

- Une dizaine d’années à peu près.

- Elle avait les cheveux blonds, des yeux timides ?

- Oui, oui, elle avait les cheveux blonds. Vous l’avez vue ?

- Elle se trouvait avec le couple d’occultistes qui est venu et qui n’est jamais ressorti du manoir. Elle avait l’air un peu perdue. Elle regardait partout autour d’elle comme si elle cherchait quelque chose. Le couple a prétendu qu’il s’agissait de leur fille. Mais leur histoire n’avait pas l’air crédible. Ils n’avaient pas l’air de lui faire du mal, non, bien au contraire, j’avais plutôt l’impression qu’ils veillaient sur elle comme on veille sur un objet très précieux. Ils ne cessaient de la regarder du coin de l’œil, d’un regard inquiet. Comme si elle avait été une poupée en verre susceptible de se briser au moindre choc. Ils sont rentrés avec elle dans la demeure de ma famille et ils ne sont jamais reparus. Pendant plusieurs jours, je n’ai plus entendu les voix. Maintenant que j’y repense, lorsque la sorcière et deux autres occultistes sont venus quelques années plus tard, les voix se sont tues également pendant quelques jours…

- Ainsi elle est bien venue ici, je ne me suis pas trompé. ».

J’étais soulagé et en même temps effrayé par les révélations de mon interlocuteur. Je n’avais pas fait ce long chemin en vain.

« Vous êtes venu pour votre sœur. Oui, vous avez un air de famille avec elle. Le même front, le même nez et la même… lumière dans les yeux. Vous avez un compte à régler avec les voix. Dans ce cas, je veux bien vous remettre la clef. Mais vous la laisserez dans la serrure une fois que vous aurez ouvert et vous refermerez la porte derrière vous. »

Je n’en croyais pas mes oreilles. Finalement, mon interlocuteur me laissait pénétrer chez lui. Il acceptait parce qu’il me croyait.

« Merci. Vous ne savez pas ce que ça représente pour moi.

- Vous ne devriez pas me remercier, mais me donner les daols pour votre enterrement. À

part la sorcière, personne n’est jamais revenu vivant de la demeure des Mac Grym.

- Si, il y a bien quelqu’un d’autre. Vous-même, messire.

- Non, vous vous trompez, mon esprit y retourne chaque nuit. Mon corps est ici, dans cette auberge non loin du manoir, mais toutes mes pensées y sont enchaînées. Chaque mot qui sort de ma bouche résonne de l’écho glacial de Kaer Skarden. Tout ce que je vois est taché de manière indélébile des visions qui me sont infligées chaque nuit. Même la nourriture que je parviens à avaler a le goût des vieilles pierres et du sang.

- Et pourtant, vous ne me paraissez pas fou, juste terrifié. Si je parviens à libérer ma sœur et à assainir votre demeure, je reviendrai vous voir. Il sera temps alors de m’occuper de vous.

- Maître Ysvan, j’admire la foi inébranlable que vous placez dans la science. Je ne vous dis pas au revoir car je suis persuadé que c’est la dernière fois que je vous vois. Tenez, voici la clef ».

Il me tendit une grosse clef de bronze qu’il avait gardé accrochée à un anneau de sa ceinture tout au long de notre conversation. À peine mes doigts avaient-ils effleuré le métal rongé par la corrosion, que je fus parcouru par une décharge d’énergie qui me traversa de la main jusqu’au coude. Je faillis lâcher la clef mais réussis à la poser sur la table au prix d’une grimace, que je masquai à mon interlocuteur en détournant la tête comme si j’observais pensivement la salle de l’auberge qui s’était vidée de la plupart de ses clients.

« Il me reste encore deux questions à vous poser.

- Je vous écoute.

- Où puis-je trouver la sorcière ?

- Je vous ai dit qu’elle était folle. Écouter les divagations d’une démente ne vous sera d’aucune utilité.

- Ses divagations, peut-être pas, mais son contact, en revanche, pourrait m’apprendre des choses.

- Soit, il n’y a pas de mal à vous indiquer où vous pouvez la trouver. Elle vit seule dans la forêt, à environ trois kilomètres à l’ouest de Skarden. Vous ne pourrez pas la manquer. Un chêne gigantesque et couvert de mousses étend ses branches au beau milieu d’une clairière sur le pourtour de laquelle on peut voir encore quelques fragments de pierres sculptées. Sans doute un cercle qui aura mal vieilli… La sorcière vit dans une cabane située juste sous le chêne.

- Merci pour ces indications. Je voulais aussi vous dire que je n’étais pas seul dans mon entreprise. Mon assistant de recherches doit m’accompagner. Cela vous pose-t-il problème ?

- Votre assistant ? Un sot encore plus jeune que vous, sans doute ?

- Une jeune femme. Et oui, elle est âgée d’à peine vingt ans.

- Libre à vous de conduire une victime de plus à l’abattoir. »

Je ne relevai pas cette nouvelle pointe de sarcasme chez le dernier descendant en vie de la famille des Mac Grym. Je le remerciai une nouvelle fois et pris congé.



Moon_clouds par Prateek Karandikar_Wikimedia Commons

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Découvrez Hantises, le premier recueil de nouvelles dans l'univers des Ombres d'Esteren.

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