La maison hantée - nouvelle (2/15)

21:00 Iris d'Automne 0 Comments

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

Retrouvez les autres épisodes de La maison hantée en suivant ce lien.


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Partie 2


Je passai ma nuit à l’auberge, me levai tôt après une bonne nuit de repos et pris une rapide mais solide collation avant d’enfourcher mon caernide pour aller voir la sorcière.

Mon assistante, une jeune femme pleine de ressources, viendrait me rejoindre demain en fin d’après-midi. Je disposais donc de tout le temps nécessaire pour aller interroger l’une des deux seules personnes à avoir quitté Kaer Skarden en vie. Était-elle vraiment folle ? Qu’avait-elle à me raconter qui puisse m’aider à triompher de la terrible adversité que représentait ce manoir hanté de sinistre réputation ?

Loin des peurs glaciales convoquées par les propos du dernier descendant des Mac Grym, le temps était magnifique. Nous étions au tout début de l’automne et l’air demeurait doux. Les frondaisons des feuillus avaient roussi sous le soleil d’été même si, par endroits, elles parvenaient à garder encore un peu de leur vert printanier. Devant moi le sentier forestier traçait une belle ligne, quasiment droite, entre les troncs élancés. On sentait qu’il devait être régulièrement entretenu, car aucun obstacle n’entravait le passage : pas de branches tombées, de pierres, de ronciers aventureux ou de fougères envahissantes. La cognée des bûcherons avait créé une saignée sûre au milieu de la forêt.

Je progressais sans me hâter, le pas de mon caernide m’assurant un voyage sans cahots. Je croisais quelques charrettes tirées par des boernacs, un vendeur d’almanachs à qui je demandais des nouvelles de la région - des bandits avaient détroussé des voyageurs plus loin vers le nord-ouest, un incendie avait détruit plusieurs maisons dans un village des environs et on avait observé dans le ciel un vol massif de corvidés - ainsi qu’une patrouille d’hommes en armes qui m’interrogèrent brièvement sur la raison de ma présence ici. Mon accent reizhite provoqua quelques rires, mais les soldats, qui appartenaient au baron Mac Kendric, ne se montrèrent pas agressifs et me laissèrent poursuivre ma route tout en me mettant eux aussi en garde contre les brigands.

Moins d’une heure après mon départ de l’auberge, je parvins à une fourche. Je pris sur la gauche, en direction du sud-ouest et du lieu-dit Chelciorcal. Le « Cercle-brisé » avait autrefois constitué un puissant cercle de pierres dressées, mais gisait aujourd’hui en amas de roches réduites en fragments épars abandonnés aux douze points d’un cadran solaire imaginaire. Une certaine tristesse émanait des lieux ainsi qu’un autre sentiment plus diffus, que j’interprétais comme de la colère. Sur certaines des pierres, on pouvait encore apercevoir des écritures et des motifs sculptés, à moitié effacés par les intempéries et le passage du temps.

L’antique cercle demorthèn n’était cependant pas ce qui avait attiré la sorcière en ce lieu. L’arbre géant étendait ses frondaisons en un dôme roux et carmin, dont les extrémités murmuraient loin au-dessus des pierres brisées. Son tronc phénoménal, mangé de mousse, arborait des nœuds énormes qui paraissaient autant de faciès étranges, humains, animaux ou mélanges improbables des deux. De nombreux oiseaux pépiaient dans les branches immenses, qui se tordaient vers les limites de la clairière. Une cabane de planches clouées, qui paraissait minuscule à côté du colosse végétal, se blottissait contre son tronc.

Avant de pénétrer dans la clairière, j’attachai mon caernide au tronc d’un noisetier à l’aide du licol. J’avançai d’un pas tranquille jusqu’à la cabane. De nombreuses herbes, des simples sans doute, étaient suspendues à des crochets de bois de chaque côté de la porte. Je n’entendais aucun bruit en provenance de l’intérieur de la masure et décidai de m’avancer pour m’annoncer. Personne. Je poussai prudemment le battant, qui s’ouvrit sur une petite pièce encombrée d’une multitude d’ustensiles et de récipients. Des plantes poussaient à même la terre, dans les quelques endroits de la pièce qui n’avaient pas été recouverts par des tomettes triangulaires. Tout était d’une saleté repoussante et donnait l’impression d’un lieu quasiment laissé à l’abandon.

Une seconde porte, entrouverte, donnait sur une petite pièce où se trouvait allongé un vieux grabat poussiéreux. Contre la cloison opposée, un hexcelsis était accroché à un clou rouillé. Contrairement à tous les autres objets de la cabane, le symbole étincelait, aussi neuf qu’au jour de sa confection. J’approchai la main pour le toucher quand une voix désagréablement aigüe retentit derrière moi.

« Ne touchez pas à ma protection ! »

Je me retournai, le cœur battant un peu trop vite sous l’effet de la surprise. Devant moi, en contrejour, se dessinait une silhouette hirsute. La femme fatale dont m’avait parlé le dernier descendant des Mac Grym n’était plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir.

« Que faites-vous chez moi ? ».

La voix de la femme était pleine d’agressivité contenue. Elle était moins aigüe que tout à l’heure - elle n’avait plus besoin de hausser la voix maintenant qu’elle se tenait à moins d’un mètre de moi - et paraissait étrangement jeune, comme celle d’une fillette du deuxième cercle d’âge.

« Je suis désolé d’être entré sans votre permission. Je me présente : je m’appelle Ysvan et je suis médium. Je viens de Farl.

- Médium ? La femme n’avait pas pu cacher son scepticisme devant ce terme.

- Oui, je perçois des choses…

- Je sais très bien ce qu’est un médium, me coupa-t-elle d’une voix tranchante. Son visage se transforma et je vis l’esquisse d’un sourire apparaître sur sa bouche maintenant que mes yeux s’étaient accoutumés à la luminosité. Le reste de son visage disparaissait sous la broussaille jaunâtre de ses cheveux. Vous venez pour la maison, je suppose ?

- Pas exactement, répondis-je. Je viens pour ma sœur.

- Votre sœur ? Comment s’appelle-t-elle ?

- Sorcha ».

La femme redressa la tête de manière soudaine et je vis pour la première fois l’intense lumière de ses yeux. Je fus comme subjugué et je compris instantanément combien cette femme était encore belle sous son apparence négligée.

« Sorcha est votre sœur ?

- Oui, c’est ce que je viens de vous dire.

- Ma Sorcha est votre sœur ?

- Votre Sorcha ?

- Cela fait plusieurs années que je lui tiens compagnie.

- Je ne comprends pas ? Ma sœur est morte et…

- Vous voulez dire que son corps physique a disparu. Mais elle est encore avec nous, dans ce monde. C’est une petite fille effrayée et je la rassure comme je peux. Je passe plusieurs heures par jour à lui parler pour l’empêcher de sombrer dans la folie. Ils la harcèlent quotidiennement et j’essaye de les repousser, mais ils sont trop forts pour moi.

- Qui la harcèle ?

- Mais les esprits maudits qui hantent Kaer Skarden bien sûr ! Je suis certaine que Nolan Mac Grym vous en a parlé. Il les appelle les voix, car il n’ose pas les nommer pour ce qu’elles sont, des esprits déments qui ne désirent qu’une chose : faire autant de mal qu’ils le peuvent à tous ceux assez fous pour pénétrer chez eux. Ou devrais-je dire, en eux.

- Vous voulez dire qu’ils ne forment qu’un avec la maison ?

- Quelque chose comme ça, oui.

- Savez-vous qui ils sont ?

- Oui et non. Je suis certaine qu’il s’agit de membres de la famille Mac Grym, mais j’ignore leurs noms et je ne sais pas pourquoi ils se montrent aussi cruels. Je sais aussi qu’ils ont tué, souvent, de leur vivant. Ce sont des meurtriers déments que nul châtiment n’effraie. Lorsque j’y suis allée, il y a quelques années, je pensais avoir la force mentale pour les affronter. Mais je me trompais. Ils se sont joués de moi, ils m’ont humiliée, ont joué avec chacune de mes faiblesses comme des chiens rongeant autant d’os savoureux. Ils se sont délectés de ma souffrance. J’ai quitté Kar Skarden, réduite à l’état de loque tremblante, à moitié folle. Et j’aurais sombré complètement dans la folie si votre sœur ne m’avait pas aidé. J’étais entrée en contact avec elle lors de mon exploration du manoir, et nous avions beaucoup parlé. J’étais traumatisée par le sort de cette petite fille assujettie aux esprits déments de ses tortionnaires et j’avais essayé de comprendre comment faire cesser son calvaire. Et c’est grâce à elle que j’ai encore mes esprits aujourd’hui, à elle et à l’Unique ».

Elle s’avança et me bouscula légèrement pour décrocher l’hexcelsis. Elle caressa le symbole religieux comme s’il s’agissait d’un bébé et me regarda droit dans les yeux.

« Ysvan, je vais vous donner un bon conseil : retournez chez vous, à Farl, tant que vous le pouvez. Laissez-moi veiller sur votre sœur et ne risquez pas vous aussi votre âme dans cette maison de damnés ! »

Je ne voyais plus que ses yeux et sa bouche et je déglutis bruyamment, soudain sous le joug d’une attirance puissante et irraisonnée pour la femme qui me frôlait. Je ne parvins pas à trouver mes mots tellement j’étais troublé par sa présence et par ses paroles.

« Je vous en conjure ! Ne commettez pas la même folie que moi. J’ai pensé que je vaincrai les spectres de Kaer Skarden et ils ont failli réduire mon esprit à néant.

- Je… je ne peux pas… l’abandonner. Je ne peux pas… Je balbutiai ces mots tremblants, privé de toute force.

- Mais vous ne l’abandonnez pas. Vous vous contentez de la confier à mes soins. Je la protège à distance, je les empêche de continuer à la torturer. Et là où je suis, ils ne peuvent rien contre moi, juste me donner quelques vilains cauchemars. Nolan est trop attaché au manoir pour réussir à s’en éloigner vraiment. Une partie de son esprit est prisonnière de Kaer Skarden mais il refuse de s’en rendre compte. Il a préféré se convaincre que j’étais folle. Je suis très pessimiste quant à sa capacité de résister encore longtemps aux charmes vénéneux de ses voix ».

J’opinai de la tête, toujours incapable de parler.

« Ysvan, par amour pour votre sœur, contentez-vous de lui parler depuis l’endroit où nous nous trouvons et repartez. Je vais vous aider à la contacter. Si vous êtes vraiment médium, cela ne sera pas difficile.

- Vous êtes vraiment une sorcière ? ». Les mots s’étaient extraient tout seuls d’entre mes lèvres serrées.

La femme me regarda en souriant tristement et mon attirance pour elle devint encore plus forte.

« Ca dépend de ce que vous entendez par ce terme ?

- Vous êtes entrée en contact avec une entité qui n’appartient pas à notre monde et celle-ci vous a octroyé des pouvoirs… en échange de… quelque chose ?

- C’est un peu simple comme définition. Disons qu’un certain évènement a aiguisé mes perceptions et que depuis ce jour je sens certaines choses qui sont normalement intimes et que j’en pressens d’autres. Cela a changé ma façon de percevoir le monde dans lequel je vivais et, depuis, je ne suis plus la même. Ce qui s’est passé à Kaer Skarden n’a fait que renforcer ma conviction que Tri-Kazel est une terre dont nous ne savons en définitive pas grand-chose.

- Je ne comprends pas pourquoi Nolan Mac Grym prétend que vous êtes folle. Désolé, je change de sujet, mais depuis que je vous parle, je vous trouve parfaitement saine d’esprit.

- Nolan ne conçoit pas que quelqu’un puisse avoir pénétré dans la propriété de ces ancêtres et en soit ressorti indemne. J’ai encore quelques séquelles, mais j’ai heureusement conservé ma lucidité. En revanche, les occultistes qui sont entrés avec moi ont succombé aux maléfices de la vieille demeure. C’est un lieu extrêmement dangereux.

- Je comprends ce que vous me dites. Et je vous remercie de veiller sur ma sœur. Mais je ne peux pas me contenter du réconfort que vous lui prodiguez. Je dois aller la délivrer, quitte à y laisser ma vie. Je n’ai pas d’autre choix. Ce serait impensable de la laisser au pouvoir des esprits pervers qui s’amusent à la faire souffrir. C’est ma petite sœur et c’est mon devoir de mettre un terme aux jeux sadiques des esprits de Kaer Skarden.

- Alors rien ne pourra vous faire changer d’avis, n’est-ce pas ? « La voix de mon interlocutrice était chargée d’une profonde tristesse. « Bien. Mais, avant de partir, ne souhaitez-vous pas lui parler ?

- Je, je ne veux pas lui parler maintenant. Je ne sais pas, j’ai peur… »

Je ne finis pas ma phrase. J’étais terrifié à l’idée que ma sœur m’implore de ne pas venir par crainte du sort funeste qui risquait de m’attendre entre les murs du manoir des Mac Grym. Je ne voulais surtout pas l’entendre, car je savais que je n’aurais plus ensuite la force d’aller à l’encontre de sa volonté.

Perdu dans mes pensées, j’avais baissé la tête. Lorsque je la redressai, je vis le vert irréel des yeux de la femme braqué sur moi. Je plongeai dans les profondeurs de leur surface encore plus lumineuse qu’un péridot et oubliais tout pendant un instant. Puis, d’un geste vif, j’écartai la femme pour sortir de la cabane. Tandis que je m’en éloignai d’un pas vif pour retrouver mon caernide, je sentis son regard sur moi. Je réfrénai un cri au moment où je sentis une vive brûlure entre mes omoplates. Je ne me retournai pas, détachai mon caernide, grimpai lentement sur la selle et enfilai le sentier au pas.


Moon_clouds par Prateek Karandikar_Wikimedia Commons

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