La maison hantée - nouvelle (5/15)

21:00 Iris d'Automne 0 Comments

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.
Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

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Partie 5


La lumière tenue par Lelyandra n’éclairait qu’à peine plus que les feux ténus d’une luciole. Le grand hall se gardait de nous, drapé dans sa hautaine chape de ténèbres. Un froid quasiment surnaturel régnait dans la bâtisse, qui suintait d’une malignité presque perceptible. Je n’avais pas ouvert mes perceptions de médium, me contentant de sonder mon environnement à l’aide de mes cinq sens. Mais un sentiment diffus d’hostilité sourdait depuis les pierres imprégnées d’humidité.

J’avais l’impression de côtoyer un vieillard cacochyme, un être usé par l’âge rongé par une lente agonie, mais perclus de vices et de rancunes. Une forte odeur de poussière m’irritait les narines et la gorge et je toussai à plusieurs reprises. Lelyandra et Neanda se tenaient à mes côtés, progressant avec prudence, chacun de nos pas résonnant faiblement sous la haute voûte perdue dans l’obscurité épaisse.

Nous parvînmes enfin au pied d’un large escalier à double révolution qui s’enroulait vers un premier étage, invisible de là où nous nous tenions. Nous nous arrêtâmes pour scruter les volées de marches qui disparaissaient peu à peu dans le noir. Aussitôt, un profond silence s’imposa à nous, avalant jusqu’au souffle de nos respirations. J’eus l’éphémère sensation que nous étions les trois derniers êtres vivants sur Tri-Kazel avant que la voix de Lelyandra me ramène à l’instant présent.

« Maître, vous ne trouvez pas que ma lampe éclaire vraiment faiblement. Normalement, son halo balaie une zone bien plus large. C’est comme si les ténèbres en rongeaient les bords.

- Vous avez parfaitement raison, dit Neanda. Je m’étais d’ailleurs fait la même réflexion lors de ma précédente venue ici.

- C’est un phénomène connu, dis-je. Il n’y a rien là d’inquiétant. Les vieilles bâtisses sont jalouses de leur intimité. Elles n’aiment pas se dévoiler aux regards des étrangers.

- Je ne l’avais jamais constaté avant, s’étonna Lelyandra.

- Les lieux hantés manifestent avec beaucoup de variété leurs différences. Mais il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être témoin de tels phénomènes au cours de mes recherches.

- Si seulement cette petite bizarrerie pouvait être la seule différence du manoir, soupira Neanda.

- Je me doute bien qu’il ne s’agit que d’un avant-goût de ce qui nous attend, dis-je d’une voix que je voulus rassurante. Allons, si cette lumière ne suffit pas, vérifions si ce précieux artefact magientiste pourra nous aider à y voir plus clair. »

J’ouvris alors ma mallette en vieux cuir de boernac et en sortis un curieux assemblage de tiges et cercles métalliques entrelacés. Je tournai à plusieurs reprises la clé située sous l’artefact. Ce dernier se mit en mouvement, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Une lueur infime naquit au cœur du dispositif pour croître progressivement en intensité. Au bout d’environ une minute, elle devint aussi lumineuse qu’un puissant brasier, fragile sphère qui palpitait au centre de sa cage d’acier.

Grâce à son énergie, nous allions disposer d’un éclairage aussi puissant qu’onéreux, consommant une cartouche de Flux minéral par heure de fonctionnement. Or il ne m’en restait que trois, n’ayant pas eu l’occasion de faire affaire avec un magientiste depuis plusieurs mois. J’espérais secrètement que nous ne resterions pas plus de trois heures dans ce lieu sinistre, mais j’étais déterminé à tout tenter pour retrouver ma sœur avant de regagner la sanité du monde extérieur.

Sous l’éclairage vigoureux de mon artefact, les marches me parurent les os grisâtres d’une colonne vertébrale tordue. Loin au-dessus de nous, une balustrade plongée dans la pénombre protégeait les galeries qui longeaient le hall. Nous gravîmes côte à côte les marches qui s’enroulaient sur la droite et retrouvâmes l’autre volée au niveau d’un premier palier rectangulaire large d’environ cinq mètres. De là, nous empruntâmes une nouvelle série de marches, rectilignes, qui s’élançait vers l’extrémité d’un couloir. Si les chroniques d’Aedan le barde disaient vrai, il desservait les chambres..

Un tapis rouge miteux, déchiré et troué en de nombreux endroits, couvert de taches brunâtres, tenait encore à peu près droit, fixé au plancher par des tiges de cuivre rongées de vert-de-gris. Le sol grinça légèrement sous nos pas lorsque nous nous engageâmes dans le long corridor qui nous faisait face. Des miroirs piqués de rouille, des tableaux à la peinture écaillée, des tapisseries effilochées, étaient suspendus sur ses parois tendues de pourpre. Des vases craquelés et des statues ébréchées perchés sur des piédestaux disposés de part et d’autre du tapis parachevaient l’image de total abandon dans lequel étaient plongés les lieux.

Les portes qui menaient aux chambres ou à d’autres pièces étaient toutes closes. Toute vie semblait avoir quitté le manoir des Mac Grym. Il émanait une immense tristesse de ce couloir désert, peuplé d’objets malmenés par le temps et les jeux de forces hostiles qui se dissimulaient à l’abri des regards. À un moment, il me sembla entendre un petit bruit, mais je n’étais pas certain que ce fut autre chose que le fruit de mon imagination stimulée par l’atmosphère sinistre de la bâtisse. Cela m’évoqua comme un rire très aigu, et je frissonnai silencieusement. Lelyandra et Neanda ne paraissaient rien avoir entendu et cela me conforta dans l’idée que ce rire n’était qu’une illusion auditive.

Parvenus à l’extrémité du couloir, nous constatâmes qu’il n’y avait pas moyen d’aller plus loin. Une grande fenêtre, close par des planches de bois clouées depuis l’extérieur, offrait au regard des carreaux couverts de poussière et de toiles d’araignées. Un carreau était brisé et laissait s’infiltrer un souffle glacial.

Nous rebroussâmes chemin et ouvrîmes une première porte. Elle donnait sur une grande pièce avec un lit à baldaquin et de nombreux meubles, dont une imposante armoire en noyer. Tout était couvert d’un épais voile de poussière. La pièce était vide. Je ne sentis rien d’anormal mais il était temps de m’ouvrir à un univers dans lequel les émotions humaines retrouvaient la vigueur avec laquelle elles vibraient en nous.

Lelyandra et Neanda comprirent aussitôt ce que je m’apprêtais à faire et hochèrent la tête. Toutes deux garderaient leurs sens clos aux sollicitations du monde spirituel, afin de se prémunir d’une éventuelle attaque et de me protéger si j’en subissais une. Cela faisait bien des années que je développais mes pouvoirs de médium, et je ne serais pas sans défense une fois mes barrières levées. Je serais malgré tout plus sensible aux énergies mentales et émotionnelles qui se mouvaient au sein du manoir.

Un léger frisson me parcourut l’échine au moment où je commençai à abaisser mes barrières mentales. Je le fis très progressivement, craignant une attaque aussi forte que soudaine. Mais rien ne vint. La chambre paraissait aussi vide émotionnellement que physiquement. La pièce ne résonnait pas plus des joies que des peines de ses anciens occupants. Sans doute les derniers vestiges émotionnels s’étaient-ils dissipés depuis des décennies. Seules des émotions d’une force incroyable étaient capables de s’ancrer dans les lieux ou les objets pour perdurer.

J’avertis mon assistante et Neanda qu’il n’y avait rien ici et nous commençâmes à inspecter les différentes chambres qui donnaient sur le palier. Je ne sentais aucune émotion, pas même des relents de tristesse ou les tintements cristallins de rires. Le manoir semblait aussi vide que n’importe quelle demeure abandonnée.

Lorsque je poussai la porte de la dernière chambre, je sentis une résistance. Le battant s’était seulement entrouvert de quelques centimètres. Je tentais de nouveau d’entrer, mais la porte refusa de céder davantage. Sans doute un objet s’était-il coincé sous le bois et m’empêchait d’ouvrir en grand. Je pris une longue et solide tige métallique dans ma mallette, qui me servait pour bien des usages, et entrepris de sonder l’espace entre le bas du battant et le sol. Mon inspection ne révéla aucun obstacle. Je continuai à sonder le mince espace dégagé tout autour de la porte mais, là encore, je ne rencontrai aucune résistance.

C’est donc comme ça, murmurai-je à destination de personne en particulier. Si rien n’entravait le bon pivotement de la porte sur ses gonds, c’était forcément une force psychique qui la gardait close. De nouveau, je décidai de lever progressivement les barrières mentales qui me protégeaient afin de sonder la chambre. Mon esprit tâtonna quelques instants avant de s’enfoncer dans la pièce. Je ne sentis aucune présence. La pièce paraissait aussi déserte que les autres.

Pourtant, il fallait bien que quelque phénomène psychique bloquât la porte puisque rien n’entravait son ouverture. Mais, inexplicablement, je ne détectai aucune force à l’œuvre. Je ne m’expliquais pas cette absence spirituelle. À moins que l’esprit à l’origine du blocage ne soit parvenu, d’une manière quelconque, à dissimuler la manifestation de son pouvoir.

Je ne voyais pas d’autre possibilité.

« Maître, que se passe-t-il, demanda la voix inquiète de Lelyandra.

- Je ne sais pas très bien. La porte est bloquée, mais aucun objet physique ne la retient, et je ne perçois aucune énergie psychique. C’est vraiment très curieux.

- Peut-être réussirai-je mieux avec ça », dit Neanda en brandissant devant elle son hexcelsis.

Je m’écartai de manière à laisser la sorcière accéder à la porte réfractaire. Ses yeux semblaient s’être étrécis et étincelaient comme ceux d’un chat.

« Hors de mon chemin, créature des limbes. Contemple la puissance de l’Unique face à laquelle tu n’es rien. »

Il me sembla de nouveau entendre comme un petit rire, mais si léger que je doutai encore qu’il eut vraiment résonné. Presque au même instant, je vis Neanda qui poussait la porte et pénétrait dans la chambre. Incrédule, je me demandai si la convocation de la divinité était parvenue à contrer la force qui bloquait la porte. La foi possédait-elle réellement une influence en Tri-Kazel ?






Moon_clouds par Prateek Karandikar_Wikimedia Commons

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Découvrez Hantises, le premier recueil de nouvelles dans l'univers des Ombres d'Esteren.

Bon voyage...

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