La maison hantée - nouvelle (12/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos. 

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

Retrouvez les autres épisodes de La maison hantée en suivant ce lien.


Partie 12


Il me sembla percevoir une source à la sérénité ambiante. Et elle se tenait tout près de moi. Au début, elle se déroba. Je dus insister pour passer au-delà du voile qui m’occultait sa présence. Je finis par percevoir une douce lueur, comme celle émise par la flamme immobile d’une bougie. La lueur s’étendit et devint un cercle en expansion. Un homme à la figure autoritaire, portant une barbe fleurie, me fixait de son regard bienveillant. Il me surplombait, tel le versant abrupt d’une montagne.

Je ne la vis pas tout de suite car j’étais happé par la force magnétique qui se dégageait de la noble figure. J’examinai les plis du vêtement de l’homme quand un mouvement attira mon attention. Recroquevillée à ses pieds, se tenait une forme nimbée de lumière. La tête dans les mains, accroupie et dos à moi, ses traits m’étaient masqués.

La révélation me vint telle une lente fulgurance, me perçant le cœur dans un instant à l’allure d’éternité. Ma petite sœur chérie se tenait là, juste à côté de moi. Là où je pensais trouver l’esprit malade, se terrait en fait le fantôme tremblant de Sorcha.

Elle me sentit à l’instant exact où je sus qui elle était. Elle se retourna et je contemplai enfin son visage. Ses traits étaient exactement ceux que j’avais recomposés dans ma tête au fil des années car j’avais perdu tout souvenir de son apparence physique. Ses longs cheveux brillaient tels de l’or liquide et ses yeux d’un bleu limpide me dévisageait avec une ingénuité confondante. Ma magnifique et fragile Sorcha se tenait enfin devant moi. Mes yeux s’embuèrent sous la puissance des émotions qui m’ébranlaient.

« Grand frère, c’est bien toi ?

- Oui ma Sorcha, je suis là. Je suis venu pour toi. Tu n’as plus rien à craindre.

- Merci grand frère. Tu sais, j’ai enfin trouvé ce que je cherchais.

- Et que cherchais-tu petite sœur ?

- La raison de mes cauchemars. J’ai enfin compris. Grâce à elle. Elle me protège maintenant. Elle est encore plus petite que moi, mais elle a du courage, oh oui, beaucoup de courage.

- De qui parles-tu ?

- Tu l’as vue grand frère. La petite fille. Elle s’appelle Edra et elle est toujours là. Elle s’est enfin libérée de ses sombres sentiments.

- Je… Je ne suis pas sûr de comprendre.

- Edra est ici. Elle a trouvé refuge au côté de son papa, dans la crypte des Mac Grym. C’est elle qui m’a appelée ici. Enfin, la méchante Edra. Elle m’a attiré ici pour me piéger mais aussi pour que je la délivre. Parfois, elle réussissait à redevenir elle-même avant que la méchante Edra reprenne le dessus. C’est à cause d’elle que j’ai fait des cauchemars. Mais je n’en ferai plus car tu es venu avec ma chère Neanda, et vous avez permis à Edra de se libérer. C’est fini maintenant. »

Je ne parvenais pas à croire que nous ayons réussi. Cela paraissait trop simple. Quelque chose continuait de m’échapper. Je me trouvai dans un sanctuaire psychique hors d’atteinte de la folle, mais je ne pensais pas qu’elle ait disparu. J’avais pourtant tellement envie de croire ma petite sœur. Mon cœur brûlait d’amour et de tendresse pour elle. Je la pris dans mes bras et nous restâmes ainsi longtemps.

« Ysvan, tu sais, je suis si heureuse de te revoir. Je pensais que les choses n’allaient jamais changer. Ça a été tellement dur. Edra a été si méchante avec moi. Elle m’a tuée ainsi que les deux occultistes. Eux, elle a déchiqueté leur esprit et leur a infligé des souffrances atroces. Avec moi, elle a continué de s’amuser à ses jeux pervers en m’infligeant des cauchemars tous les jours. J’ai eu tellement peur. Si souvent. Si Neanda ne m’avait pas protégée comme elle l’a fait, je serai devenue complètement folle. »

Ma petite sœur me parlait avec les mots d’une adulte. Le temps aussi avait passé pour son esprit, sans doute autrement que dans le monde physique. Bien que sa forme psychique arborât l’apparence d’une petite fille, elle avait gagné en maturité. Normalement, les esprits conservaient la représentation du monde qui était leur au moment de leur mort. Mais, au contact de Neanda, elle avait évolué. Sorcha avait grandi ! Et je ne m’y attendais pas du tout.

« Ysvan, j’ai besoin de toi.

- Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider Sorcha.

- Je veux que tu ailles voir nos parents et leur dire que je les aime et que je vais bien.

- Je le leur dirai petite sœur.

- Je veux aussi que tu m’aides à quitter cet endroit. J’ai envie de me reposer maintenant. De ne plus penser à rien. Je suis tellement fatiguée.

- Tu souhaites que… je t’aide à partir…

- Oui, je veux m’en aller pour de bon.

- Mais je viens juste de te retrouver. Nous pourrions passer un peu de temps ensemble. Je…

- Écoute grand-frère ! Je n’ai rien d’intéressant à raconter. Je veux juste être en paix pour toujours. Parler m’est pénible. Fais-cela pour moi. Ne me pose plus de question. S’il te plaît.

- Elle a raison Ysvan. Laisse-là rejoindre l’au-delà. Elle a vécu trop de moments douloureux. La voix de Neanda était calme.

- Je ne sais pas… » Soudainement, j’étais perdu. J’avais toujours cru, naïvement, que nos retrouvailles seraient joyeuses. Mais là : je ne faisais que retrouver ma petite sœur un instant pour la perdre de nouveau et, cette fois, de manière définitive. Cela m’était insupportable.

Et pourtant, avais-je un autre choix ? Sorcha avait été si durement éprouvée pendant toutes ces années. Je ne l’avais pas questionné sur ce qu’elle avait subi ici et sans doute n’avais-je aucune envie d’entendre ce qu’elle aurait pu m’avouer. J’avais déjà essayé d’imaginer, mais cela m’était vite devenu trop dur à endurer et j’avais muré mes questionnements derrière une barrière infranchissable.

Ma petite sœur avait besoin de moi pour le seul service que je ne voulais pas lui rendre. D’un autre côté, j’étais le seul à pouvoir le faire. Neanda avait certes le don, mais il n’opérait a priori pas comme le mien.

« Ysvan… ? La voix de Sorcha me rappela à la réalité.

- Très bien. Je vais le faire, je vais t’aider à gagner l’endroit calme auquel tu aspires.

- Merci Ysvan. Je sais combien ce que je te demande est difficile. »

J’étais incapable de réfréner mes sanglots. Ma sœur, elle, était d’un calme presque effrayant. Je la pris une nouvelle fois dans mes bras et l’étreignis avec toute mon âme. Enfin je la lâchai, et me mis aussitôt à l’affreuse tâche qu’elle m’avait assignée.

Mon esprit sonda la zone à la recherche d’une issue. À l’exception de ma sœur, tout était informe. Je ne trouvais au début aucune prise, aucun interstice dans lequel m’infiltrer. Je n’avais pas la moindre idée de la façon dont m’y prendre. Aussi cherchai-je simplement une lumière dans tout ce rien.

Je ne trouvai aucune lumière mais des fils d’ombre glacés qui ondulaient imperceptiblement à la manière d’une toile gigantesque, mus par une présence indétectable. J’étais repéré, mais, pour le moment, je ne risquais rien. Surveillé par l’araignée chasseresse qui me demeurait toujours occultée, j’appuyai sur les fils. Leur contact polaire m’infligeait de terribles brûlures. J’insistai mais la douleur devint telle que je fus obligé d’arrêter. Pas moyen de faire ployer ces satanés fils.

Nous étions toujours piégés par l’esprit. Ma petite sœur s’était trompée. La méchante Edra était toujours à l’affût, immobile et invisible depuis l’endroit où elle ourdissait ses traîtrises. Je regagnais mon corps, l’esprit las, laissant ma sœur à la garde de la force qui protégeait la crypte.

La pièce avait changé. L’obscurité s’était dissipée et je vis que je me trouvais au pied d’une massive statue de granite. Elle représentait vraisemblablement Elior, le baron qui avait vécu le drame atroce dont les conséquences m’avaient conduit ici. La lumière provenait de mon artefact, mais semblait aussi irradier de partout et de nulle part en même temps. Neanda se tenait à mon côté, sa main toujours dans la mienne.

Des cernes alourdissaient ses paupières et je compris qu’elle m’avait prêté son énergie au moment où j’avais tenté de rompre les fils de la toile psychique qui m’empêchait de libérer ma sœur.

Je hochai la tête pour signifier que je n’avais pas réussi.




La maison hantée - nouvelle (11/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos. 

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Partie 11

Nous parvînmes finalement devant une large dalle de granite gravée de noms dont les lettres avaient été pour la plupart attaquées au burin ou au marteau. Quelqu’un s’était acharné pour rendre les noms illisibles. Il n’était pas bien difficile de savoir qu’il s’agissait de la femme dont l’esprit tortueux se dissimulait quelque part dans ce manoir.

Au-delà de la dalle, tout juste visible à l’extrémité du halo projeté par la lumière artificielle de l’artefact magientiste, se devinait une porte massive, barrée de ferrures stylisées qui représentaient des ronces.

« Neanda, avant d’essayer de franchir cette porte, je vais tenter de savoir ce qui s’est passé ici. Même sans ouvrir mes sens psychiques, il est manifeste que quelqu’un s’est déchaîné ici, perdant tout contrôle sur lui-même.

- Ysvan, il y a de fortes chances que l’esprit t’attaque à ce moment précis. Je vais faire en sorte de te protéger, mais je ne pourrai pas utiliser toutes mes forces, car sinon je risquerai de perdre le lien avec Sorcha. D’ailleurs, en parlant de ta petite sœur…

- Oui ? demandai-je, inquiet.

- Je ne l’ai pas entendue depuis que nous sommes rentrés dans le manoir. Je pense qu’elle essaye de se faire toute petite pour ne pas attirer sur elle la malveillance de son tortionnaire. Évidemment, j’ai gardé mes sens clos presque tout le temps, mais le lien que nous avons tissé au cours de toutes ces années me permet de continuer à la percevoir même lorsque je me ferme. J’espère que tout va bien pour elle…

- J’en suis certain. C’est bien Sorcha que j’ai vue dans le miroir. La folle a voulu jouer de sa présence pour me piéger, mais j’ai senti l’esprit de ma petite sœur. Je sais qu’elle nous attend et qu’elle compte sur nous pour la délivrer. Je n’ai pas le droit de la décevoir.

- Nous n’avons pas le droit d’échouer ! Allez Ysvan, fais-ce que tu as à faire et ensuite, terminons-en une bonne fois pour toutes avec la folle. »

Je fis abstraction du temps de préparation dont l’esprit a besoin pour plonger en transe et j’activais mes sens brutalement. Au début, il n’y eut que les ténèbres. Puis je sentis le contact rassérénant de Neanda qui veillait sur moi. Une goutte tomba quelque part. Froide, sonore. Elle fut suivie d’une seconde et d’une troisième.

Un son lointain résonna, étouffé par la distance. Je m’approchai. C’était une femme qui pleurait. Grande, svelte, elle était presque nue, tenant dans ses mains une grande robe noire bordée de rouge. Elle se trouvait devant une porte fermée, les yeux injectés de sang, un rictus funeste tracé sur ses lèvres vermeil. Elle demeurait totalement immobile, les doigts crispés sur sa robe comme s’il s’était agi du cou d’une personne qu’elle aurait essayé d’étrangler. Ses lèvres tremblaient d’une rage incontrôlable et sans qu’il jaillisse pourtant de sa gorge, un cri dément semblait figé dans les airs.

Mes sens percevaient l’effroyable violence de cette femme, prête à tuer de sang-froid quiconque l’aurait aperçue dans cet état. J’attendis un moment avant que tous ses muscles commencent à se détendre imperceptiblement : ses doigts desserrèrent leur étau sur le tissu qui glissa au sol. Son corps pâle révéla la plénitude de ses formes. Je ne ressentis pourtant nulle attirance pour cette chair qui se détachait tel un ver spectral contre la porte.

La femme remua les lèvres et des mots presque inaudibles en jaillirent. Je focalisai mes sens sur les sons et je parvins à comprendre ses horribles mots : « Je vais te faire crever Elior. Tu m’as humiliée comme on crache sur un chien. Tu m’as traitée comme une traînée, comme une pute. Tu as fait semblant de m’ignorer alors que tu bandais comme un porc. Je vais te saigner. Non, ce serait trop doux. Je vais faire mourir ceux qui sont autour de toi. Mais ce ne sera pas moi. Ce ne sera pas moi, hi, hi, hi ! Vois-tu, j’ai un cadeau. Un beau cadeau pour ta petite fille. La si mignonne, la si parfaite Edra. Ô, ce beau présent que j’ai apporté avec moi, il est temps de lui donner. Tu vas voir, petite merde de baron, comme il va lui plaire. Tellement lui plaire, hi, hi, hi, hi. »

« Crève, crève, crevez-tous ! Han, han… vous allez disparaître. Sale famille de dégénérés. Han, han… Ah, ah, ah, ah, ah, ah…. Ah, ah, ah…. Prenez ça et ça. Plus d’Elior, plus d’Edra, plus d’Yraël, plus de petite pute d’Eana… Hi, hi, hi, hi, hi… C’est terminé, ils sont tous morts, même ce crétin d’Aedan. Ah, non, Edra, Edra, tu es encore là. Edra, tu es moi et je suis toi. Hi, hi, hi, hi, hi, hi…. Hi, hi, hi, hi, hi, hi. »

La femme était secouée d’un rire hystérique, d’un rire qui rongeait les âmes et les cœurs. La femme… Non, c’était une petite fille qui tenait une masse et qui frappait sur la dalle gravée des noms de nombreuses générations de Mac Grym avec une force que seule la folie la plus complète pouvait accorder. Une petite fille, qui ne ressemblait pas du tout à la femme aux cheveux noirs et à la peau pâle. Ses longs cheveux bruns cascadaient autour d’un visage qui n’avait pas encore totalement perdu ses joues de bébé. Mais sur ses traits se lisaient une rage destructrice et une malignité inconcevables chez un petit enfant.

Elle continuait d’asséner de formidables coups de masse sur les noms des membres de la famille Mac Grym, faisant voler des éclats de pierre partout dans la pièce. Elle haletait sous l’effort mais poursuivait sa tâche avec une détermination de démente, les yeux écarquillés figés dans une troublante fixité, de la bave moussant aux commissures des lèvres.

Enfin, la petite fille s’arrêta, satisfaite, quand elle constata que plus aucun des noms n’était reconnaissables, à l’exception d’un seul. EDRA MAC GRYM. Elle resta immobile quelques secondes avant de lever sa masse de nouveau. Elle l’abattit de toutes ses forces, mais à côté du nom. Elle répéta son action à plusieurs reprises, frappant à chaque fois et au dernier instant juste à côté. Ses cheveux plaqués par la sueur sur son front, le visage rouge écarlate, la petite fille haletait bruyamment, les lèvres tremblantes et tordues sur une épouvantable grimace. Soudain, elle se mit à hurler et jeta la masse au loin.

Je ne dus mon salut qu’à Neanda qui veillait sur moi et me prévint d’une alerte mentale que l’attaque psychique arrivait. Je dressai une muraille totale autour de mon esprit. Le choc me fit vaciller et j’eus l’impression d’avoir mis la tête à l’intérieur d’une cloche en train de sonner. Neanda me retint et m’aida à m’asseoir sur la dalle. Il me fallut une longue minute pour recouvrer des pensées cohérentes.

Je commençais à comprendre ce qui s’était passé dans ce manoir maudit, mais il me manquait encore quelques éléments du puzzle pour pouvoir agir de manière efficace.

Soudain, sans que j’eus rouvert mes sens, je vis la femme dans sa robe noire bordée d’une bande rouge sang tenter d’ouvrir la porte aux ronces. Elle s’acharna sur les deux battants massifs mais rien n’y fit. Impuissante, frappant des deux poings contre le bois renforcé de ferrures, elle se laissa glisser le long de l’interstice central où les deux vantaux se rejoignaient. Elle gémissait, la voix étranglée par la rage.

À cette apparition se superposa l’image de la petite fille. Elle se dirigea à pas inquiets vers la porte et sortit une grosse clef de l’aumônière accrochée à sa ceinture. L’introduisant avec circonspection dans la serrure, jetant des regards de côté et derrière elle, elle la fit tourner lentement. Sans doute pour faire le moins de bruit possible. La clé avait du mal à poursuivre sa rotation et elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises avant que le déclic signifiant la réussite de son entreprise ne se fasse entendre. Elle poussa de toutes ses maigres forces contre le battant massif. De l’autre côté de l’ouverture grouillaient des ombres épaisses qui murmuraient. Elles semblaient l’attendre. La petite fille disparut parmi elles.

« Attends ! Non, n’y va pas ! Les mots étaient sortis tous seuls de ma bouche.

- Qu’y-a-t-il Ysvan ?

- La petite fille, elle est rentrée dans la pièce.

- Quelle petite fille ? Sorcha ?

- Non, la petite Edra. Elle a franchi la porte aux ronces.

- Tu viens de voir Edra Mac Grym ? Mais tu avais clos tes perceptions.

- Oui, normalement, je n’aurais pas dû la percevoir. C’est comme si son fantôme pouvait se matérialiser à la vue de tous. J’ai déjà constaté ce phénomène chez certains esprits qui ressentent l’envie d’être vus, qui ont besoin de communiquer avec les vivants. Le voile entre nos deux mondes n’est pas si épais que ça. Steren Slaìne évoque des cas comme celui-ci dans la version non expurgée de son Manuel de la Lune noire.

- La version non expurgée ?

- Oui, il existe une version « grand public » qui circule. C’est une version que les autorités laissent se diffuser car elle ne révèle rien qui puisse vraiment les déranger. En revanche, dans les rares exemplaires originaux qui circulent, elle mentionne des choses bien plus troublantes. Notamment, un long chapitre traite des Territoires de Goran Franz.

- Vous me laisseriez y jeter un œil ?

- Si nous réussissons à sortir de cet endroit, je me ferai un plaisir de vous le prêter.

Pour le moment, nous devons trouver le moyen d’entrer dans cette pièce, dis-je en m’approchant de la porte massive aux ferrures en forme de ronces.

- Peut-être suffit-il de pousser le battant ?

- Essayons. »

J’exerçai une pression sur le battant droit et fus tout surpris de le sentir reculer. Je l’ouvris en grand. Une obscurité immense me faisait face. Elle avalait toute lumière et tout son. Je n’avais pas le choix : je devais pénétrer dans cet endroit. Je plongeai dans les ténèbres comme la petite Edra plusieurs décennies avant ce jour. À part le sol glacé sous mes pieds, je ne voyais rien et je ne percevais que ma respiration qui s’accélérait.

Je fis quelques pas en avant, ma main tendue afin de détecter les obstacles. Je sentis la pierre froide sous ma main. Elle était lisse et se courbait quand j’en suivais le contour de mes doigts. Ce devait être une colonne. Pour le moment, cela pouvait correspondre à ce que m’en avait décrit Neanda. Je longeais le pilier pour poursuivre mon exploration en aveugle en essayant de progresser vers ce que je pensais être le centre de la salle.

Soudain, je m’arrêtai. Pourquoi ne voyais-je rien, pourquoi la lumière de mon artefact ne parvenait-elle pas à percer les ombres de cette salle ? Une étrange sérénité me gagnait et j’avais l’intuition de n’avoir rien à craindre de ce qui se trouvait ici. J’allais ouvrir mes sens quand je me retins. Je m’apprêtais peut-être à plonger de nouveau dans un piège. Pourtant, la femme n’avait pas réussi à rentrer ici, tandis que la petite Edra y était parvenue.

Mais Edra avait aussi effacé tous les noms de ses ancêtres à l’aide d’une masse. Pourtant, c’était une petite fille inquiète qui était venue jusqu’ici, pas la démente en train de fracasser l’histoire de sa famille. La femme avait parlé d’un cadeau qu’elle allait offrir à la petite fille. Elle avait aussi prononcé des paroles très curieuses : « Edra, tu es moi et je suis toi ». Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?

J’hésitais sur la conduite à tenir quand je sentis qu’on me touchait l’épaule. Je criai, mais aucun son ne sortit de ma gorge. Je m’apprêtais à me défendre quand je compris que c’était Neanda. Nous nous prîmes la main. Ce contact était la seule source de chaleur dans ce lieu où un rude hiver semblait s’attarder.

Privé de ma vue et de mon ouïe, je doutais de mes chances d’apprendre quoi que ce soit. Je devais essayer de percer le voile qui masquait les lieux. J’ouvris mes sens doucement, laissant le temps à mon esprit d’accommoder le changement. Un calme majestueux emplissait la zone. Aucune émotion négative ne venait la troubler. Pour la première fois depuis que j’avais franchi le seuil du manoir, je me sentis en sécurité. J’eus l’envie de m’allonger et de dormir, épuisé par les évènements que nous venions de vivre. Je résistai à cette envie naturelle pour sonder la zone.


Les albums Esteren sur Bandcamp

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Bonne écoute :)

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La maison hantée - nouvelle (10/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

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Partie 10


Avant toute chose, je devais retrouver Neanda. Nous ne serions pas trop de deux pour combattre la folle. Je disposais d’un maigre indice, la vision de cette femme, parente de Nolan Mac Grym, peut-être son ascendante en ligne directe ? En revanche, la faculté de disparition quasi instantanée de l’esprit constituait toujours une énigme. Je ne comprenais pas comment elle parvenait à se soustraire ainsi à mes perceptions.

Plus j’y réfléchissais, plus j’aboutissais à la conclusion que la voix, la folle, la saloperie qui jouait avec ma sœur et avec nous, devait disposer d’un endroit conçu pour bloquer complètement les ondes psychiques. S’agissait-il de la chapelle que Neanda avait évoquée en puisant dans ses lointains souvenirs ?

Autre chose m’intriguait également. Ce rire de petite fille. À chaque fois. Pas le rire d’une femme, mais d’une petite fille. Quelque chose ne correspondait pas. Soit je faisais erreur, soit il y avait encore un autre mystère à résoudre. Décidément, l’adversité à laquelle j’étais aujourd’hui confronté ne ressemblait à nulle autre. Si je m’en sortais, il était probable que je mette un terme à ma carrière de réparateur de maisons hantées. Cette journée me faisait passer définitivement l’envie d’aller chasser les fantômes et autres spectres mal intentionnés.

Je frémis en repensant à ce que j’étais en train de faire il y a quelques instants. Tel un répugnant charognard, j’avais participé involontairement à la profanation de ce lieu consacré à la mémoire de la famille Mac Grym. J’avais honte de moi. Je me sentais stupide et sale.

Je poussai un cri de rage. Je n’avais pas le temps de m’appesantir maintenant sur mes erreurs. Si je survivais à cette journée, j’aurais tout le temps qu’il faudrait pour ça ensuite.

J’écrasai encore plusieurs os de squelettes qui jonchaient le sol et quittais l’ossuaire par une arche basse qui donnait sur un couloir étroit. Le sol était trempé de l’eau qui ruisselait le long des murs. La lumière de l’artefact se mit rapidement à faiblir et je dus procéder au remplacement de la cartouche de Flux par la dernière qui me restait. Plus qu’une heure avant d’être définitivement prisonnier des ténèbres du manoir.

Je progressai d’une dizaine de mètres avant de me retrouver devant une porte close. Je poussais le battant des deux mains, mais le bois avait gonflé sous l’effet de l’humidité. Je parvins à peine à le faire bouger. Comme je n’avais plus de temps à perdre, je décrochais l’artefact de ma ceinture, le posais soigneusement à terre et me ruais sur la porte. Il me fallut une bonne dizaine de charges au pied pour réussir à la repousser suffisamment pour me frayer un passage. J’étais en nage.

Une odeur atroce, mélange de poussière, de pourriture et d’excréments, m’assaillit les narines. Je déchirai un pan de mon habit pour m’en protéger le nez et la bouche. Je nouai ma protection de fortune sur ma nuque et continuai d’avancer dans le couloir. Un escalier plongeait dans les profondeurs du manoir.

J’hésitai. Je n’avais pas retrouvé Neanda et, seul, mes chances étaient maigres si j’entrais en confrontation directe avec l’esprit. Je décidai de rebrousser chemin. En revenant sur mes pas, je me rendis compte que je n’avais pas remarqué une ouverture latérale, masquée en partie par une tenture qui se fondait dans la noirceur de la paroi. Une volée de marches étroites me permit d’atteindre un palier menant à une porte à moitié ouverte. Une faible lueur oscillait depuis l’autre côté.

J’avançai prudemment, ouvrant mes perceptions à la recherche de traces psychiques ou d’émotions violentes. J’entendis aussitôt des pleurs, ceux d’une petite fille et je perçus la lumière d’un foyer qui ronronnait dans son âtre. Tandis que j’ouvrais la porte en grand - elle émit un horrible grincement en raclant la pierre - les images apportées par mes yeux et celles perçues par ma seconde vue se superposèrent.

Neanda était agenouillée dans la petite pièce, devant une bougie allumée qu’elle avait coulée sur la pierre. Elle sanglotait, le visage invisible sous ses longs cheveux roux dangereusement proches de la flamme de la bougie. Toute son âme était submergée par une immense tristesse, celle de la petite fille à genoux qui tenait entre ses mains le visage sans vie d’une femme, éclairé par les flammes paisibles qui crépitaient dans l’âtre. Cela devait faire plusieurs heures que la femme était décédée, car des plaques d’un rose-bleuté marquaient sa chair. Le regard de la petite fille était perdu dans les flammes. Elle était maintenant à un stade au-delà des larmes, privée de ses forces et de la faculté de penser par le poids irrévocable d’un jugement définitif. Les traits de la femme morte ressemblaient à ceux de la petite fille et il n’était pas difficile de deviner qu’il s’agissait de sa mère.

Prisonnière de son douloureux souvenir, Neanda ne me remarqua pas.

« Neanda, c’est moi, Ysvan. Il est temps d’y aller. »

Elle n’eut aucune réaction. Je l’appelais à nouveau mais elle ne bougea pas. Je craignais de devoir agir physiquement pour la libérer, car cela pouvait avoir des conséquences fâcheuses pour son esprit.

Je décidai de me manifester au sein même du souvenir éveillé qu’elle revivait. Mon visage apparut au beau milieu des flammes. La petite fille n’eut au début aucune réaction. Puis je vis ses yeux rougis par les larmes recouvrer une partie de leur énergie, s’écarquiller en me découvrant en face d’elle. Elle cria.

« Maman, maman, réveille-toi. Il y a un démon dans la cheminée !

- N’aie pas peur. Je ne suis pas un démon, mais un ami.

- Va-t’en, je ne te connais pas.

- Neanda, écoute-moi. Tu te trouves dans un souvenir. Réveille-toi et rejoins-moi dans le manoir des Mac Grym. Nous avons une tâche importante à accomplir.

- Tais-toi, tu racontes n’importe quoi. Maman, ma maman chérie, pourquoi tu ne me réponds pas. Allez, ouvre les yeux, ne me laisse pas toute seule !

- Tu dois me croire. Je m’appelle Ysvan et je suis un médium. Nous nous sommes rencontrés hier à Chelciorcal, là où tu demeures.

- Je ne t’écoute pas, je ne t’écoute pas ! La petite fille se boucha les oreilles en appuyant dessus de toutes ses forces.

- Neanda, ta mère est morte il y a très longtemps. C’est fini. Tu ne dois pas t’attarder dans le passé.

- Taisez-vous ! hurla-t-elle. Ma maman n’est pas morte. Elle va se réveiller et vous chasser de notre maison.

- Tu es dans une illusion. Un souvenir attisé par l’esprit du manoir. Pense à l’hexcelsis Neanda. Pense à l’hexcelsis ! »

Cette fois, la petite fille se contenta de me regarder, bouche bée, sans m’admonester davantage. Je me concentrais pour faire apparaître dans le souvenir la réplique la plus parfaite possible du symbole de l’Unique. Un flocon argenté à six branches se matérialisa entre moi et la petite fille. Cette dernière tendit sa petite main pour le toucher.

« C’est froid ! » dit-elle, surprise.

Je ne m’attendais pas à ce qu’elle puisse ressentir une telle sensation. Mon hexcelsis n’était qu’une image, je ne l’avais pas créé assez soigneusement pour qu’il puisse interagir avec le sens du toucher. Il n’y avait qu’une explication possible. La foi que Neanda plaçait dans ce symbole lui avait donné de la consistance au sein même de la scène gravée dans sa mémoire.

« Il brille ! Il est beau. » La main de la petite fille se referma dessus et elle le tira vers elle. Ses yeux s’agrandirent et le vert de ses pupilles se mit à changer d’intensité. Les contours puis le visage de la petite fille devinrent flous. Seuls deux yeux, étincelant tels des péridots, semblèrent bientôt flotter dans l’air. Le souvenir reflua et les deux yeux qui lévitaient retrouvèrent leur place dans le visage de la femme qui avait décidé de m’accompagner dans le manoir.

Grâce à l’hexcelsis, j’avais pu extirper Neanda de la douloureuse réminiscence provoquée par l’esprit. J’inspirais profondément avant d’expirer très lentement. La partie était serrée. J’étais revenu à temps pour tirer Neanda hors du piège psychique où elle était enfermée, mais il était certain que la folle criminelle qui hantait les lieux était très loin d’avoir déployé l’étendue de ses pouvoirs.

J’aidai Neanda à se relever. Elle me tendit la main, silencieuse, son beau visage marqué par les sillons tracés par ses larmes. Elle n’avait pas fait le moindre geste pour les essuyer et je vis une larme glisser le long du menton puis dans son cou. J’esquissai le geste de la recueillir de mon index, mais me ravisai.

Nos deux regards se croisèrent et je lus de l’inquiétude dans les yeux de Neanda. Nous restâmes ainsi à nous fixer un long moment, peut-être une minute. Ce fut comme plonger dans une brève transe. Le temps cessa sa marche inéluctable. Comme une bulle nous entourait, nous coupant de tout sauf de nos deux individualités. Sans qu’un mot fût échangé, nous sûmes exactement ce que nous allions faire, acceptant tacitement le risque de mourir dans cette hideuse demeure et d’en rester les esclaves pour toujours.

Nous quittâmes la petite pièce maintenant emplie d’une ancienne tristesse et descendîmes les marches jusqu’au couloir aux murs sombres. Nous gagnâmes l’escalier au sommet duquel je m’étais arrêté avant de retourner chercher Neanda. Nous plongeâmes dans un silence sépulcral. J’avais l’impression d’avoir les jambes en granite. Le moindre pas me coûtait des efforts colossaux mais je refusais d’abdiquer. Mes muscles me suppliaient de m’arrêter mais, inlassablement, je soulevais une jambe après l’autre pour reposer mes pieds sur la marche suivante.

Neanda me suivait comme elle pouvait, la respiration difficile, le corps las. Mais ce qui lui restait de détermination la poussait à me suivre, coûte que coûte.



La maison hantée - nouvelle (9/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

Retrouvez les autres épisodes de La maison hantée en suivant ce lien.

Partie 9

Malgré mon cœur affolé, je m’accroupis aussitôt auprès de Lelyandra et dégageai difficilement le lourd bouclier. Du sang coulait en abondance sur le visage de la jeune femme depuis son cuir chevelu. Je n’osais examiner la blessure mais Neanda n’eut pas les mêmes réticences. Tandis que ses doigts palpaient précautionneusement la crevasse sanguinolente, Lelyandra se tordit et gémit. Je crus un instant qu’elle était consciente, mais dès que Neanda cessa ses palpations, elle redevint immobile. Elle respirait très doucement, son corps lové contre la pierre humide et froide, tel un chien malheureux qu’on aurait bourré de coups de pied ou bien une poupée sale et usée qu’on aurait abandonnée maintenant qu’une neuve la remplaçait.

Les images qui me venaient à l’esprit n’étaient pas les miennes. Je sentais toujours à l’œuvre l’influence de l’âme maudite qui hantait le manoir. Je devais redoubler de vigilance pour ne pas me laisser embarquer dans ses délires malsains.

Neanda sortit du petit havresac qu’elle transportait un coffret dont elle tira une poignée de simples.

« Je les ai récoltées hier, me dit-elle. Je savais que nous pourrions en avoir besoin. Elles accéléreront la cicatrisation de la plaie et joueront un rôle d’antiseptique. Qui sait quelles maladies horribles peuvent traîner dans ce lieu de mort ?

- Vous avez l’air de vous y connaître ?

- Depuis ma précédente incursion dans le manoir, je suis revenue à des choses plus terre à terre. J’avais envie de pouvoir me rendre utile. J’ai appris avec un varigal à soigner les bêtes et les hommes. N’eût été le lien que j’entretiens avec Sorcha, j’aurais délaissé mes dons.

- Merci d’avoir veillé sur elle pendant toutes ces années.

- Je ne pouvais pas faire autrement Ysvan. Qui laisserait une petite fille seule aux mains de cinglés… enfin, d’une cinglée, si votre intuition est juste. »

Pendant qu’elle parlait, Neanda avait mis les simples dans un bol en bois et se mit à les écraser avec un pilon. Elle ajouta un peu d’eau et obtint finalement une pâte verdâtre qu’elle disposa avec soin sur la plaie qui continuait de saigner abondamment. Puis elle tira un linge propre de son havresac et en banda le crâne de Lelyandra. Une fois ceci fait, Neanda rangea ses affaires.

« Nous devons la transporter ailleurs Ysvan. Nous ne pouvons pas la laisser seule dans cette pièce. Qui sait ce que l’esprit pourrait faire avec les armes et l’armure. Je crois me souvenir que se trouve une sorte de petit cellier plus bas. Nous pourrions l’installer là avant de poursuivre ?

- Très bien. Faisons comme cela. Vous pouvez m’aider à la transporter ?

- Je ferai ce que je peux. »

Elle me sourit et, de nouveau, je ne pus m’empêcher de la trouver excessivement belle. Je fus pris du même désir subit que la veille. Un instant, je la vis nue, étendue sur un lit, les jambes écartées, offerte. Je balayai la vision érotique. Un petit rire aigrelet retentit.

« Vous l’avez entendu ?

- Entendu quoi ?

- Le rire. Elle a ri, encore. Je suis sûr que c’est elle !

- Non, je n’ai rien entendu. Mais ça ne signifie pas que vous l’avez inventé. Allons Ysvan, ne vous laissez pas troubler. Le temps nous est compté. »

Je hochai la tête. J’accrochai l’artefact à ma ceinture, et, aidé de Neanda, soulevai Lelyandra avec d’infinies précautions. Nous progressâmes avec lenteur en direction de l’escalier. Les marches étaient légèrement humides et nous manquâmes glisser à plusieurs reprises, entraînés par le poids de mon assistante inerte. Lelyandra pesait aussi lourd qu’un boernac. C’était incroyable ce qu’un corps privé de son énergie pouvait être pesant !

Comme l’avait prédit Neanda, nous parvînmes une vingtaine de marches plus bas à un palier sur lequel donnait une porte vermoulue et tachée de coulées verdâtres mais qui tenait encore sur ses gonds. Derrière, une petite pièce avec un pauvre banc de bois, quelques jarres et récipients divers, pour certains brisés, d’autres portant encore leur sceau de cire. Nous installâmes Lelyandra sur le banc après nous être assurés qu’il supporterait son poids.

Le bandage qui entourait son crâne était devenu pourpre du sang qu’il avait bu, mais le saignement semblait maintenant avoir cessé. Je m’agenouillais auprès de la jeune femme et appliquais ma paume contre son front. J’ouvris mes sens et établit un lien superficiel avec son esprit. Nulle émotion n’agitait Lelyandra. Elle n’était plus qu’une morne étendue plane qu’aucun souffle ne venait agiter. Je supposais que la démente ne pourrait pas s’introduire dans sa psyché, mais, préférant m’en assurer, j’établis plusieurs gardes psychiques pour la protéger. Cela allait amoindrir mes capacités, mais je ne pouvais me résoudre à laisser mon assistante ainsi à la merci de notre sinistre hôtesse.

Avant de quitter le cellier et de refermer la porte, je caressai le front de Lelyandra pour lui signifier que je reviendrais prendre soin d’elle, que je la sortirais du manoir des Mac Grym. Bien sûr, elle ne pouvait sentir cette forme de promesse, qui était plus de l’auto-persuasion qu’une volonté réelle de lui transmettre un message.

Nous la laissâmes pour nous enfoncer dans les profondeurs de la vieille bâtisse. Il faisait de plus en plus froid. Il ne s’agissait pas d’un froid ordinaire, mais de souffles polaires et putrides qui remontaient des entrailles malades du manoir, de flots de méchanceté qui charriaient leurs morsures de givre. Les marches, étroites, usées et humides nous obligeaient à descendre pas à pas. J’avais envie de me ruer dans le lieu où elles conduisaient, de briser la prison de Sorcha et d’embrasser enfin ma petite sœur dans une ultime étreinte. Mais je m’obligeais à avancer prudemment.

La lumière produite par le Flux tournoyait sur les murs ruisselant, faisant apparaître des formes bizarrement tordues dessinées par les moellons rongés. Neanda me suivait de près et je me retournais régulièrement pour être certain qu’elle me suivait. Une fois, j’aperçus une grande femme aux longs cheveux aile de corbeau, la bouche crispée par la colère, les yeux déterminés, qui filait vers moi. Je fis le geste de me protéger du bras, mais je m’arrêtai au moment où je vis Neanda. La femme inconnue avait disparu. Et pourtant, son visage me rappelait quelqu’un.

Je m’arrêtai et fis signe à Neanda de ne pas m’interrompre. Je me concentrais sur le visage que je venais de contempler. Ses traits m’évoquaient quelqu’un, quelqu’un que j’avais vu très récemment. Soudain, je sus. La beauté et la force des traits de la femme n’étaient plus qu’un lointain souvenir dans le visage hâve de Nolan Mac Grym, mais il s’agissait bien d’une de ses parentes. L’apparition était peut-être le fruit d’une manipulation de l’esprit, mais je la pensais plus spontanée, liée à cet endroit du fait de la force des émotions qui agitaient cette femme quand elle s’y était trouvée. Cette apparition pouvait nous aider à comprendre et à vaincre, j’en étais certain.

Je basculai en avant dans les ténèbres. J’avais perdu tout repère. Un instant, je fus terrifié par la chute que j’anticipais. Mais je ne tombai pas. Mes pieds reposaient sur une matière solide. J’avançais prudemment et la lumière de mon artefact dissipa les nuées obscures pour révéler un large corridor creusé dans du granite noir. Je ne comprenais pas comment je m’étais retrouvé ici mais je décidais de poursuivre ma progression. J’appelai Neanda à plusieurs reprises, mais seul l’écho atténué de ma voix me répondit.

Des mares d’eau croupie stagnaient dans les creux de la roche. Je les évitais tandis que le long couloir sombre déroulait sa vacuité devant moi. J’allais ainsi de l’avant pendant plusieurs minutes quand je perçus un bruit. Je m’arrêtai et scrutais l’obscurité qui s’étendait par-delà le halo nébuleux de l’artefact.

« Ysvan ?

- Neanda ?

- Où êtes-vous ?

- Pas loin de vous. Vous devriez me voir ».

Une main apparut dans le cercle de lumière qui m’entourait, puis je vis Neanda prendre corps devant moi. Ses vêtements étaient en lambeaux et dévoilaient bien plus de chair qu’il n’était décent. Je fus happé par la forme bombée de son sein gauche dont le mamelon durci pointait effrontément vers moi. Ses jambes longues et blanches portaient des marques de griffure, tout comme ses joues et son front.

« Que vous est-il arrivé ?

- Des ronces. Il y en avait partout. Devant et derrière moi. Je les ai traversées mais… » Elle s’arrêta en constatant dans quel état elle se présentait devant moi. Elle surprit la direction de mon regard mais ne rougit pas. Elle s’avança au contraire résolument dans ma direction. Ses yeux d’un vert printanier, d’un vert qui évoquait un monde jeune et vif, scintillaient d’une lueur amusée. Ses cheveux, libérés de la résille d’argent qui avait dû se prendre dans les épines des ronciers, virevoltaient telles des flammèches mordorées.

« Alors Ysvan ? », dit-elle en plantant ses poings sur ses hanches et en me regardant au fond des yeux.

Il n’y avait aucune réponse à lui donner. Elle était juste terriblement attirante, une présence atrocement belle que mes sens ne parvenaient pas à ignorer. Une mèche ardente effleura mon bras et, par réflexe, je l’attrapai entre mes doigts entre lesquels je la fis rouler. Ma main remonta le long du brasier et se posa sur la joue constellée d’éphélides de Neanda avant de frôler ses lèvres. La bouche de la sorcière s’entrouvrit pour sertir ma caresse dans son écrin. Je sentis dans toute ma chair les terminaisons nerveuses du plaisir s’éveiller. Un bref instant j’eus une pensée pour Sorcha et Lelyandra avant d’embrasser follement la femme magnifique qui se tenait devant moi. Nous nous étreignîmes sauvagement. Plus rien d’autre n’avait d’importance.

Mes mains se glissèrent sous ses vêtements, au-delà des lambeaux de sa tunique verte et de sa chemise déchirée, sur son ventre, ses épaules, ses seins. Puis je tentais quelques baisers maladroits avant de lui ôter les couches de tissu qui s’interposaient. Ma langue put courir librement sur sa chair. Je léchais ses mamelons durcis tandis que mes mains caressaient son dos et ses épaules. Elle soupirait de contentement.

N’y tenant plus, je la renversai et l’accompagnais doucement jusqu’à l’allonger sur le sol. Les parois du corridor miroitaient d’une infinité d’éclats cristallins. Une agréable chaleur régnait là où quelques instants auparavant irradiait un froid de caveau. Je retirai les sous-vêtements de ma partenaire. Son sexe était masqué par une forêt d’un roux vif. Je l’arpentai de mes doigts jusqu’à trouver les lignes rosées de ses lèvres, que j’écartai lentement. Ma langue chercha son bouton d’amour et commença à le lécher. Neanda gémissait de plaisir tandis que mon excitation grandissait et que mon phallus devenait douloureux.

Ma langue continuait d’aller et venir sur la chair humide. Je levais les yeux pour regarder le visage de Neanda. Mais c’est une créature ophidienne qui me rendit mon regard. Une langue bifide s’agitait langoureusement entre ses lèvres écailleuses, ses yeux aux pupilles fendues verticalement lançant des éclairs vipérins. Je poussais un cri stupéfait, mais, l’instant d’après, je vis Neanda le visage rejeté vers l’arrière, les lèvres entrouvertes sur un gémissement muet. L’hallucination avait été aussi intense que brève. Je poursuivis encore quelques minutes. Je sentais Neanda très proche de la jouissance.

Ma langue s’écorcha sur une surface râpeuse. Je m’arrêtai. Un froid mordant me fit tressaillir. J’étais seul, allongé à terre, mon visage pressé contre le pelvis d’un squelette. Je me relevais brutalement vers l’arrière, trébuchant sur mes jambes prises de tremblement, un goût âcre de poussière dans la bouche. Je crachais à plusieurs reprises dans la lumière instable de mon artefact qui se balançait en tous sens à ma ceinture.

Les vagues de lumière qui allaient et venaient me révélèrent où je me trouvais. Partout autour de moi luisaient les os de squelettes brisés. Leur blancheur écœurante manqua me faire vomir. Je fis un pas et un effroyable bruit de craquement me fit baisser la tête. J’écrasais les os d’une colonne vertébrale que je venais de briser en deux. J’étais dans un ossuaire qu’on avait saccagé.

Les quatre grands coffres de pierre qui accueillaient les restes des défunts avaient été ouverts, les dalles de pierre qui les scellaient basculées par le côté. Elles gisaient, fendues, cassées en morceaux, contre les parois gravées des coffres. Je me trouvais dans le lieu d’une profanation commise par une âme enragée. J’étais certain qu’il s’agissait de l’esprit de la folle furieuse qui jouait avec ma sœur et maintenant avec moi.

Je m’étais laissé abuser une nouvelle fois. Mon attirance pour Neanda, que je ne pouvais plus me cacher, était une faille évidente dans laquelle la voix avait pu se faufiler pour me susurrer ses mensonges luxurieux. Mensonges auxquels j’avais été trop heureux de céder. Je me maudis pour ma faiblesse. Cela faisait déjà la seconde fois que je me laissais prendre dans les rets de l’esprit. Il n’y en aurait pas de troisième.





La maison hantée - nouvelle (8/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

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Partie 8

Neanda et Lelyandra m’observaient, la sorcière avec attention, mon assistante un sourire tremblant aux lèvres. Je sentais qu’elle était heureuse de me voir sain et sauf mais que le manoir l’effrayait toujours autant. Neanda était concentrée et je devais à sa vigilance d’être toujours de ce monde. Ses yeux d’un vert magnifique étincelaient à la lumière artificielle et je me gorgeais de la détermination que j’y lisais.

« Vous ne m’avez pas répondu mais je vois que vous allez mieux. Ysvan, vous allez devoir être plus méfiant. Les esprits que nous affrontons disposent d’un atout de poids contre vous. Ils vont essayer de se servir de votre faiblesse pour vous perdre. Je craignais quelque chose de la sorte et lorsque j’ai senti une perturbation psychique, je suis aussitôt intervenue. Prenez ceci comme un avertissement. La dernière fois, les deux occultistes qui m’accompagnaient n’ont pas eu cette chance. Quant à Sorcha… »

Le regard de Neanda s’abîma un instant dans un passé sinistre avant de s’ouvrir de nouveau au présent. Elle me fixa intensément et je lui rendis son regard. Je me sentais prêt. Je ne commettrais pas deux fois la même erreur.

Cette fois, j’ouvris brutalement mes perceptions et décidai de sonder les lieux avec toute ma force. Je surpris une présence sournoise qui ne s’attendait pas à ça. Je passai aussitôt à l’offensive, mobilisant toute mon énergie pour la frapper. Elle encaissa le choc avec un cri qui trahissait autant sa surprise que sa colère. Une fureur démoniaque jaillit d’elle et je crus qu’elle allait contre-attaquer. Mais elle choisit de se fondre dans le manoir et, en un instant, je ne sentis plus sa présence. Jamais un esprit n’était parvenu à effacer sa trace aussi vite et aussi efficacement.

Je déployai mes sens psychiques à sa recherche, mais je ne discernai plus sa présence. J’eus la brève impression de percevoir un gloussement, comme celui d’une petite fille malicieuse, mais le rire s’éteignit aussi vite qu’il avait retenti. Je revins en moi lentement pour ne pas désorienter mon corps.

« Je l’ai perçue. Elle est seule. Il n’y a qu’un esprit. Celui d’une femme pleine de haine.

- Un seul esprit ? Cela m’étonnerait vraiment. Lors de ma dernière visite je suis certaine d’avoir entendu plusieurs voix qui nous interpellaient. Il y avait des voix d’hommes parmi elles.

- Je suis certain qu’il n’y a ici qu’un unique esprit. Mais quelque chose est étrange. Il parvient à se dissimuler tellement vite… Un instant, je l’ai senti dans toute sa puissance, la seconde d’après, mes sens ne parvenaient même plus à percevoir ses émotions. Et, par l’Unique, quelle cruauté, quel désir d’infliger la souffrance, quelle soif de massacrer !

- Ça me paraît impensable. Nous étions trois à disposer de pouvoirs psychiques importants. Un seul esprit n’aurait pu anéantir mes compagnons et m’infliger de telles blessures si aisément.

- J’ai lu dans un ouvrage de Goran Franz qu’il existait des esprits d’une puissance phénoménale, des êtres dotés d’une énergie sans commune mesure avec celle des autres. Je crois bien que nous avons affaire à un tel esprit ici.

- Mais pourquoi s’amuserait-il à prendre plusieurs voix ?

- Rien ne dit qu’il n’est pas complètement cinglé, avança mon assistante en se collant à moi.

- Il y a effectivement des chances qu’il n’ait pas toute sa raison.

- Peut-être est-il atteint du symptôme des personnalités multiples théorisé par Ernst Zigger ?

- C’est possible. Mais normalement, ce symptôme ne fait pas intervenir deux personnalités différentes au même moment. Chaque personnalité est exclusive des autres. Elles ne peuvent communiquer entre elles.

- En effet, on dirait plutôt les voix d’un individu schizophrène, dit Lelyandra.

- Des voix qu’il entend dans sa tête mais à qui il donnerait une vraie résonnance grâce à ses dons psychiques. L’hypothèse est intéressante, approuva Neanda.

- Quoi qu’il en soit, cet esprit est d’autant plus dangereux qu’il est imprévisible. Je ne pense pas qu’il se trouve dans le grand salon. Nous devons continuer à le chercher et à chercher Sorcha. Je suis certain qu’elle sait maintenant que je me trouve ici. Je ne compte pas la faire attendre plus longtemps ! »

Lelyandra me serra l’épaule autant pour approuver ma détermination que pour se redonner du courage. Je lui passai la main dans le dos pour la rasséréner et je la sentis qui frissonnait.

Plusieurs portes permettaient de quitter le grand salon. Nous prîmes la grande porte qui nous faisait face. Elle n’était pas fermée et aboutissait à un large corridor aux dalles blanches ébréchées qui s’étirait sur toute la longueur du manoir. Nous l’empruntâmes dans les deux sens. Le seul passage qui, logiquement, devait donner accès au jardin situé autour de la propriété était scellé. La lourde porte aux ferronneries massives refusa catégoriquement de s’ouvrir.

Nous n’insistâmes pas et revînmes sur nos pas pour pénétrer de nouveau dans le grand salon. Un silence pesant régnait dans la vaste pièce où nos pas résonnaient à peine, étouffés par les tapis moisis. Nous prîmes cette fois par la gauche et parvînmes dans une grande pièce vide. Le bruit de nos pas semblait maintenant faire un terrible vacarme bien que nous avançâmes lentement. Je fis un geste aux deux femmes pour leur demander de s’arrêter. Immobiles, nous tendîmes l’oreille. Mais le manoir était plongé dans une étrange somnolence. Les os de la vieille bâtisse ne craquaient plus. Seules nos respirations filaient doucement au-dessus du sol gris de poussière.

Je décidai de nouveau d’ouvrir mes perceptions au-delà du seuil du visible et du tangible. Je tâtonnai à la recherche d’émotions suffisamment fortes pour s’être ancrées dans la pièce, mais je ne perçus rien. La situation était de plus en plus bizarre. En ce lieu qui aurait dû vibrer d’énergies néfastes, j’arpentais un désert psychique, semblable à celui d’une demeure sans histoire. La colère, la haine, la souffrance, la tristesse, que j’avais perçues au moment où j’étais parvenu à trouver enfin l’esprit, s’étaient comme dissipées.

Mon instinct me prévenait de la dangerosité du lieu, mais quelqu’un s’ingéniait pour le moment à dissimuler toute trace psychique. Je n’avais jamais été confronté à une telle situation auparavant et Neanda avait l’air aussi surprise que moi.

Nous échangeâmes un regard muet.

« La dernière fois que je suis venue, nous avons été continuellement assaillis par les esprits. Aujourd’hui, ils paraissent s’être volatilisés. Il n’en est rien, c’est évident. Je me demande bien pourquoi ils agissent de la sorte.

- La réponse la plus rassurante serait qu’ils ont peur de nous. La réponse la plus probable est qu’ils ont trouvé une autre façon de s’amuser avec leurs invités.

- Vous dites ils comme s’ils étaient plusieurs, mais pour ma part, je suis convaincu qu’il n’y a ici qu’un seul esprit, celui d’une femme folle de haine et de rage destructrice.

- Je serais très surprise qu’il n’y ait ici qu’un seul esprit, mais c’est une possibilité que je dois aussi admettre. Si nous avons affaire à un esprit capable de joueur plusieurs rôles au même moment, je lui tire mon chapeau. À moins que ses pouvoirs lui permettent de créer ce genre d’illusions auditives.

- Neanda, la dernière fois que vous vous êtes aventurée dans ce manoir, vous souvenez-vous d’autres pièces ?

- Mes souvenirs du manoir sont très vagues, comme si ma mémoire avait été affectée par quelque sortilège. Mais je crois me souvenir d’un escalier de pierre descendant vers les ténèbres d’un sous-sol. Je pense qu’il y a un cellier et des caves… et aussi autre chose, un monument à part…

- Quel genre de monument ?

- Comme une sorte de tombeau, mais aux allures de temple.

- De temple ? Un monument dédié à l’Unique ?

- Je ne sais plus très bien. Peut-être pas si grand, une chapelle peut-être. Un lieu froid, avec des colonnes noires, des dalles sombres et une grande statue qui ressemble à un énorme morceau de charbon.

- Vos souvenirs reviennent, on dirait ?

- Oui, c’est surprenant… Ce ne sont peut-être pas mes souvenirs.

- Hum. Encore un piège ? De toutes les façons, nous n’avons pas le choix. Nous devons continuer d’explorer le manoir si je veux réussir à libérer ma sœur de la démente qui survit entre ces murs ! »

Lorsque nous nous remîmes en mouvement pour quitter la pièce, nos pas de nouveau résonnèrent avec fracas entre les murs dépouillés. Nous franchîmes une arche qui donnait sur une nouvelle salle. En son centre, une grande armure métallique était assemblée sur un mannequin. Elle tenait entre ses gantelets une immense claymore à la lame rouillée, tel un trait sanglant figé dans les airs. Des boucliers aux motifs décolorés qui retenaient des épées ou des haches entrecroisées étaient suspendus aux murs. On y devinait les ors vagues du soleil et l’argent presque effacé de l’épée qui le surplombait. À l’origine, il s’agissait des armoiries de la famille royale de Taol Kaer ; aujourd’hui, elles étaient devenues le symbole du plus grand des royaumes de Tri-Kazel.

Sur le poitrail de l’armure était visible une partie de la devise « Deann is Aonadh ». Du vieux langage, que certains des Osags des terres de Déas employaient encore aujourd’hui. L’expression signifiait quelque chose comme « la terre est grande ». Je pouvais me tromper, mais je me contentai volontiers de cette traduction, sans doute approximative, qui parlait à mon cœur péninsulaire.

Je ne l’avais pas aperçue immédiatement, mais dans l’angle des murs que me masquait en partie la grande armure, une ouverture donnait sur les premières marches d’un escalier qui descendait. Pour y accéder, il nous fallait quasiment faire le tour de la pièce, le passage étant situé du côté opposé à celui par lequel nous étions entrés. Neanda tressaillit lorsque je lui en fis remarquer l’existence.

« Cela me rappelle quelque chose. J’ai l’impression que c’est le passage que nous avions emprunté pour nous rendre à la chapelle souterraine. Mais, j’y pense, c’est étrange, la lumière de l’artefact éclaire plus loin que dans les autres pièces. Normalement, le passage aurait dû rester dans les ombres alors que nous pouvons le distinguer clairement à plus de dix mètres de distance.

- Encore un tour de cette démente. Ce n’est guère étonnant. Au fil des années, elle a commencé à fusionner spirituellement avec les lieux, qui sont devenus une sorte d’extension d’elle-même. Elle doit jouir d’exercer cette sorte de pouvoir si particulier sur le monde matériel. Je pense que cela doit lui prendre de l’énergie et qu’elle dose soigneusement ses effets pour ne pas se retrouver à court de moyens. Mais elle doit avoir du mal à s’en empêcher. Oh, juste encore un peu, juste une seule fois. (J’imitais la voix d’une femme en train de minauder.) Elle cède à la tentation, mais légèrement ; peut-être se dit-elle qu’elle parvient à se maîtriser complètement. Mais elle se leurre. C’est devenu pour elle une addiction. Elle doit beaucoup s’ennuyer quand elle n’a pas de visiteurs.

- C’est possible Ysvan, mais je doute qu’elle s’épuise ainsi rapidement. Au contraire, elle fait le chat et de nous des souris. Et puis, à un moment, elle se lasse et déclenche une attaque meurtrière. Comme tout à l’heure avec le miroir. Si je ne vous avais pas écarté, les éclats du miroir vous auraient certainement été fatals.

- Vous m’avez sauvé Neanda et je ne commettrai pas deux fois la même erreur. Allez, poursuivons notre exploration. Le Flux n’est pas éternel et nous ne savons pas encore où se trouve Sorcha. »

Nous longeâmes prudemment les murs pour gagner le passage, soucieux de ne nous tenir au maximum éloignés de l’armure. Je lui jetais de brefs coups d’œil, presque malgré moi. Parfois, dès que mon regard se détournait, j’avais l’impression qu’elle disparaissait complètement. À d’autres, je percevais une légère vibration accompagnée d’un son métallique très bas.

Neanda et Lelyandra la surveillaient elles aussi. Mais le danger n’était pas là où nous l’attendions. Alors que nous longions le mur, un bruit retentit soudain au-dessus de nos têtes. J’eus simplement le temps de voir quelque chose tomber. Mon assistante cria et s’affaissa à terre, percutée au crâne par l’un des boucliers accrochés aux murs, tandis que les deux haches s’écrasaient lourdement sur les dalles, faisant exploser la pierre dans un terrible fracas. A quelques centimètres près, c’était ma tête et celle de Neanda qui se seraient retrouvées sur la trajectoire des armes...






Choisir c’est renoncer

J'ai eu le plaisir de discuter avec Saint Epondyle et Jemrys de jeu de rôle, de création et d'écriture, tout ça autour d'un bon plat de pâtes.

Retrouvez la retranscription de la première partie de notre échange ici.

Photo / Misanthropod

Adeliane


Bientôt...

La maison hantée - nouvelle (7/15)

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Partie 7


Je pris Lelyandra par la main, autant pour la rassurer que pour l’obliger à avancer et nous contournâmes l’escalier par la droite.

Une petite porte, entrouverte, se découpait dans la paroi à notre droite. Je m’avançai et poussai lentement le battant. Une ombre immense plongea sur nous et, durant un instant, tout ne fut plus que ténèbres. La lumière produite par l’artefact avait été comme aspirée par le phénomène. Je me baissai par réflexe tandis que le cri apeuré de Lelyandra retentissait à mon oreille. Aussi vite qu’elle avait disparu, la lumière revint, éclairant l’intérieur de la pièce, qui se révéla être une cuisine.

Le lieu était dans un désordre total, des plats brisés et des ustensiles jonchaient le sol et des traînées de couleur indéfinissable maculaient les plans de travail, la table, les murs et les dalles. Une odeur infecte de pourriture émanait de la cuisine lépreuse et nous ressortîmes à peine quelques secondes après y avoir pénétré.

« Quel endroit dégoûtant, s’indigna Lelyandra.

- Oui, ces esprits ont un sens de la propreté quelque peu douteux. » J’émis un rire étranglé mais pas plus moi que les deux femmes qui m’accompagnaient n’avions le cœur à plaisanter.

Nous continuâmes sous les ombres qui s’intensifiaient. L’artefact faiblissait-il déjà ou bien nous approchions-nous d’un endroit du manoir imprégné plus fortement de la psyché des esprits ? Nos pas s’imprimaient dans l’épaisse couche de poussière qui couvrait les imposantes dalles de pierre. Je vis une grosse araignée au dos moucheté de brun filer sur le côté tandis que nous progressions.

Une haute porte à double battant, close, s’encadrait dans un mur dont les lambris portaient de nombreuses marques et traces, comme si quelqu’un s’était acharné dessus. Au-dessus des panneaux de bois, les étoffes pourpres et vertes tendues sur le mur s’effilochaient tels des cheveux, retombant en longues bandes maculées de moisissures.

Tandis que je m’approchais, je sentis un souffle d’air glacial. La porte était fermée mais la clé était restée dans la serrure. Rouillée, elle tourna en grinçant et j’entendis le déclic caractéristique du verrou qui se rabattait. Je tournai prudemment la poignée. Le bois racla contre les dalles, émettant un crissement épouvantable. Je serrai les dents et repoussai le battant jusqu’à nous ménager un passage suffisant pour pénétrer dans la pièce.

De proportions monumentales, le grand salon se dévoila très progressivement à la lumière de l’artefact. De larges colonnes en pierre soutenaient un plafond perdu dans les ombres épaisses. De larges fauteuils à la tapisserie rongée d’humidité, des banquettes moisies, un long canapé, crevé à maints endroits de profondes balafres, et quelques chaises branlantes composaient l’essentiel du mobilier, installé sur des tapis noirs de crasse. Contre les parois, des commodes, dont deux vitrées qui abritaient des bouteilles, des flacons et des verres.

Au centre de la pièce, une haute forme étroite se dissimulait sous un drap miteux, taché de longues coulées verdâtres et brunâtres. Neanda s’en approcha et, d’un geste brusque, saisit un coin du drap et le tira d’un coup sec. Un grand miroir piqué de vert-de-gris semblait nous surveiller. À la lumière irréelle de l’artefact, nos silhouettes se réfléchissaient à sa surface, telles des ombres aux visages brouillés.

Instinctivement, je sentis de la répulsion pour cet endroit. Il s’y était certainement déroulé des choses atroces. Pour le moment, je préférais ne pas abaisser mes protections pour sonder les émotions et les auras. Je décidai de rester prudent.

Le miroir m’intriguait, ou plutôt nos reflets mouvants. En retrait, je croyais distinguer quelque chose qui bougeait doucement, peut-être un rideau soulevé par le vent ou bien une robe qui s’animait de mouvements presque imperceptibles. Je m’approchai mais la main de Lelyandra se referma sur mon poignet.

« Ne vous approchez pas, maître, je n’aime pas ce miroir. Il a quelque chose… de dérangeant.

- Ne t’inquiète pas Lelyandra. Je suis quelqu’un de prudent. Je vais prendre mes précautions. »

Les doigts de mon assistante restèrent crispés sur mon bras encore un moment avant de me relâcher. J’avançai jusqu’à me retrouver à trois pas du miroir. La surface réfléchissante, visiblement de l’argent poli, ne parvenait toujours pas à renvoyer les traits de mon visage bien que le reste de mon corps y apparut avec netteté. Lelyandra et Neanda étaient également deux présences anonymes, qui ondoyaient dans l’espace gris-argent. À l’arrière-plan, peut-être à quatre ou cinq mètres de nous, je distinguai une petite forme pâle prise dans un vêtement blanc. Je me retournai, mais, à l’endroit où aurait pu se trouver la frêle silhouette du miroir, je ne vis que les ombres qui noyaient le grand salon.

Je fis un pas de plus. La forme devint plus nette et il me sembla distinguer le visage d’une petite fille encadrée par des reflets d’or. Mon cœur se mit à battre plus vite. Sorcha ? Était-ce bien elle, tout au moins sa présence psychique revêtue des atours de la vie ? Ce miroir était-il la prison dans laquelle les esprits la maintenaient captive ? N’était-ce pas plutôt un fantasme né de mon désir de retrouver à tout prix ma sœur ? Ou bien une fantasmagorie générée par les esprits de Kaer Skarden ? Le piège idéal pour me tenter.

La forme bougea dans le miroir et commença à s’avancer vers moi. C’était bien une petite fille, vêtue d’une simple robe blanche. Son visage était baissé et disparaissait sous les volutes longues de ses boucles dorées. Ses petits pieds pris dans des chaussures blanches glissaient doucement sur le sol grisâtre. Comme une feuille entraînée par le courant, elle se rapprochait de moi.

J’hésitai à ouvrir mes perceptions pour tenter d’entrer en contact avec elle ou au contraire élever une barrière mentale pour me prémunir du piège grossier dans lequel j’étais en train de tomber. Bientôt, la petite fille fut assez près de moi pour que je pusse la toucher en allongeant le bras. Plus que deux pas nous séparaient.

Le visage de la petite fille se releva par saccades d’une extrême lenteur, et je vis enfin ses traits. C’était bien ceux de ma petite sœur, de ma Sorcha adorée qui avait disparu quand j’avais treize ans et que j’avais ensuite passé les dix-sept autres années de ma vie à essayer de retrouver.

Pourquoi était-elle partie avec le couple d’occultistes ? Je suspectais que c’était pour faire cesser les cauchemars qui la visitaient toutes les nuits sans jamais lui laisser de répit. Pour toute guérison, elle avait rencontré la mort dans cette hideuse demeure et maintenant que je l’avais retrouvée, il était hors de question qu’elle continue de subir les assauts des esprits déments qui la torturaient.

« Attention ! » Le hurlement de Lelyandra emplit le grand-salon au moment exact où je fus percuté et jeté au sol. Le miroir explosa dans un fracas de coup de tonnerre. Je crus devenir sourd. Mes oreilles bourdonnaient et du sang coula sur mes yeux. Un morceau d’argent m’avait entaillé le front mais la coupure était peu profonde.

« Ça va ? »

La voix de Neanda résonnait curieusement, à quelques centimètres de moi. Son bras était passé autour de ma taille et je compris qu’elle m’avait sauvé la vie en me plaquant au sol juste avant que le miroir n’explose. Je me relevai avec hâte et contemplais le désastre. Le miroir n’était plus qu’un cadre entourant une plaque de cuivre sans aucune capacité de réflexion. Ma sœur avait volé en éclats. Je l’avais entrevue un bref instant ; l’expression qui s’était peinte sur ses beaux traits juvéniles m’avait en même temps réchauffé le cœur et glacé les sangs.

Elle m’avait adressé un magnifique sourire sur lequel planait cependant une sombre tristesse. Au moment où je m’étais apprêté à la serrer follement contre moi, Neanda m’avait ravi juste à temps à une mort stupide. Des émotions contradictoires se mêlaient dans mon cœur : joie ineffable des retrouvailles, détresse sans nom de la perte subite, colère furieuse contre les esprits et leurs manigances insensées.

« Je vais vous détruire », hurlai-je. Ma voix détonna comme un coup de fusil de Fervhen mais fut presque aussitôt absorbée par les ténèbres environnantes qui se massaient autour de nous, dangereusement proches. L’artefact n’éclairait plus que faiblement. Je mis quelques instants avant de retrouver ma mallette, que j’avais laissée tomber lors de ma chute. Par chance, les cartouches de flux étaient intactes et je remplaçai celle qui était presque vide par une pleine. Les ombres refluèrent sous le halo renouvelé émis par l’artefact.


Moon_clouds par Prateek Karandikar_Wikimedia Commons

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La maison hantée - nouvelle (6/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

Retrouvez les autres épisodes de La maison hantée en suivant ce lien.


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Partie 6


Sur cette interrogation sans réponse, je pénétrai dans la pièce à la suite de Neanda, suivi de près par mon assistante. Je sentais Lelyandra fébrile, tentant de se contrôler pour ne pas courir en hurlant loin de la bâtisse hantée. La chambre était tout aussi vide d’une présence humaine que les autres. Néanmoins, le lit à baldaquin attira mon attention. Plus petit que ceux que j’avais aperçus dans les chambres que nous venions d’inspecter, il présentait la particularité d’être impeccable. Aucune poussière ne salissait les draps, pas plus que le traversin sur lequel trois demoiselles de porcelaine reposaient leurs têtes.

Les trois poupées avaient les yeux grands ouverts, de beaux yeux peints au-dessus de sourires inexpressifs. Elles paraissaient allongées là pour l’éternité, seules dans cet immense manoir, proies de spectres odieux. Jadis, elles avaient sans doute été les compagnes de jeu de la petite Edra, mais cela faisait des années qu’elles n’avaient plus entendu ses rires et ses pleurs. Toutes trois étaient cependant dans un état de propreté parfait, comme si on avait continué de prendre soin d’elles depuis le départ des Mac Grym.

Que pouvaient signifier ce lit fait et ces trois poupées si bien conservées ? Et pourquoi la porte ouvrant sur cette chambre était justement la seule à avoir été bloquée ? J’inspectai avec Neanda le reste de la pièce, tandis que Lelyandra demeurait les bras croisés, le regard attiré par les trois demoiselles couchées sur le lit. Mais nous ne trouvâmes que des meubles branlant, suintant d’humidité, rongés par les insectes et le temps. Un tas gisait dans le tiroir supérieur de la commode, amas de tissu informe gonflé d’eau d’où émanait une odeur ignoble. Sans doute un vêtement abandonné en train de pourrir sur place.

Soudain, je me figeai. Une lame de parquet, quelque part dans le corridor, venait de grincer. Simple jeu des matériaux en souffrance ou bien signe d’une présence ? Je sortis prudemment à l’extérieur de la chambre. Le couloir était tout aussi vide qu’avant, du moins dans la zone éclairée par l’artefact magientiste. Je tendis l’oreille, mais le bruit ne se reproduisit pas.

Au moment où je m’apprêtai à regagner l’intérieur de la chambre, un cri perçant déchira le calme sépulcral du manoir. Je me ruai dans la pièce et vis Lelyandra arc-boutée contre la cloison opposée à celle contre laquelle s’appuyait la tête du lit. Une expression de terreur absolue se lisait dans ses yeux révulsés et ses lèvres qui se serraient convulsivement sur une horrible grimace. Prise de panique, on aurait dit qu’elle avait envie de disparaître au sein de la cloison, de se fondre dans les nœuds du bois pour se soustraire à un danger absolu. Neanda se tenait face à elle et tentait de lui faire regagner ses esprits. Mon assistante secouait la tête en tous sens telle une folle, refusant d’écouter.

Mes yeux firent rapidement le tour de la chambre, mais tout était absolument semblable à ce que j’avais pu constater lors de ma précédente inspection. Je sondai la pièce et sentis aussitôt la peur vicieuse qui avait pris possession du cœur de Lelyandra rôder alentour. Mais toujours aucune énergie psychique à l’œuvre. Quelque chose m’échappait, c’était certain.

Je parai au plus pressé en m’approchant de Lelyandra. Neanda fit un pas de côté pour me laisser face à la jeune femme et, la fixant dans ses yeux aveuglés par l’effroi, je me mis à réciter une vieille comptine. C’était ainsi que j’avais appris à calmer les angoisses en les confrontant à l’expression la plus basique de la réalité. Des chiffres et des noms qui s’enchaînaient jusqu’à cent dans une suite sans queue ni tête.

« Une chouette, deux hiboux, trois boernacs, quatre loups s’en vont dans les montagnes,

Cinq rats, six cochons, sept caernides, huit lapins fuient dans la forêt,

Neuf chouettes, dix hiboux, onze boernacs, douze loups au clair de lune,

Treize rats, quatorze cochons, quinze caernides, seize lapins dans les ombres du soir… »


Ainsi de suite jusqu’à cent-vingt lapins et de nouveau la chouette solitaire. Il en fallut encore pour que Lelyandra consente à se calmer. Je sentis sa terreur refluer peu à peu vers les recoins obscurs d’où elle était venue. Un grand frisson secoua mon assistante et elle se jeta dans mes bras. Je la serrai contre moi une longue minute, tentant de l’apaiser complètement. Puis elle glissa doucement hors de mon étreinte et je la regardai. Pâle, les yeux alourdis de cernes, elle se tenait devant moi, les lèvres closes, le regard fuyant.

Bien qu’elle eût recouvré ses sens, je la sentais inquiète, à l’affût d’une menace pour le moment indécelable.

« Lelyandra que s’est-il passé ? », l’interrogeai-je en essayant de me montrer le moins insistant possible. « Tu n’es pas obligée de répondre », ajoutai-je maladroitement.

La jeune femme me regarda sans mot dire. Les pensées se bousculaient sous son crâne. Elle tournait et retournait ses phrases, comme si elle craignait d’entendre sa voix résonner.

« C’est une femme.

- Celle qui t’a effrayée ?

- Je l’ai vue. Elle n’est pas dans cette pièce. Elle est seule dans le noir. Mais son visage est éclairé. C’est comme ça que je l’ai vue. Mais il y a une présence dans les ombres. Elle se cache et guette. Je l’ai vue aussi. Maintenant. Et je l’ai vue avant. J’ai entendu le raclement du métal sur la pierre, j’ai vu la traînée de sang qu’elle laissait sur le sol. Son visage est horrible. Son sourire est hideux. J’ai vu ses yeux : ils sont pleins de mort, rien n’existe en eux que le mal. »

Le souffle de Lelyandra s’accélérait tandis qu’elle enchaînait les mots toujours plus rapidement. La terreur s’extirpait sournoisement de sa cachette pour reprendre possession de mon assistante. Je devais intervenir, casser le cycle.

Je posai ma main sur le front de Lelyandra et lui transmis la plus chaleureuse des pensées. Nous étions loin d’ici. Nous marchions au sommet d’une falaise, au milieu d’une herbe verte qui frissonnait au vent, la respiration de la mer agitée constellée des reflets solaires. Je la tenais par la main et nous avancions vers une vieille construction, dont les pierres nous murmuraient des paroles apaisantes. Solides, elles défiaient les ans et les décades, les unes aux autres soudées elles exprimaient la force tranquille d’un être géant assoupi. Nous souriions tous deux et nous glissions insensiblement vers le porche serein de la bâtisse qui nous regardait depuis ses joyeux faciès sculptés. Nous pénétrâmes à l’intérieur, sous les hautes voûtes marbrées d’ombre et la lumière colorée des vitraux. En face de nous se tenait, les bras tendus en signe de bienvenue et d’acceptation, un vieil homme de pierre, dont les yeux peints à la ressemblance de véritables globes oculaires émettaient encore des éclats facétieux. Nous entrâmes dans son aura bienfaisante et toutes les peines, toutes les douleurs un jour vécues, se dissipèrent instantanément.

Lelyandra se tenait droite face à moi. Son visage s’était détendu. Elle me regardait et je vis l’intensité de son regard changer.

« Maître, j’ai compris la leçon. Je ne suis pas assez forte pour supporter la cruauté de ce lieu. Je vais quitter le manoir et vous attendre sagement à l’auberge. Si je reste plus longtemps, je ne vais contribuer qu’à vous freiner et à épuiser votre énergie mentale. Raccompagnez-moi à la sortie, c’est tout ce que je vous demande. »

Une goutte de sueur glacée perla sur ma tempe. J’avais laissé la grosse clef dans la serrure et je craignais que Nolan ne nous ait enfermés au sein de sa demeure familiale. Cependant, je ne voulus pas alarmer Lelyandra avant d’avoir vérifié ma crainte.

Nous sortîmes de la chambre aux poupées, probablement celle que devait occuper autrefois la petite Edra. La lumière de mon artefact faisait danser de grandes formes noires sur les parois miteuses, telles de grandes ailes battant l’air sans faire le moindre bruit. Il régnait un froid quasiment surnaturel et je me surpris à grelotter en parvenant au pied de la lourde porte. Lorsque j’approchais mes mains du battant massif, ce fut comme si je posais mes doigts sur une plaque d’eau gelée et je ressentis la même brûlure glacée. Je fis effort sur moi pour poursuivre mon mouvement et appuyai aussi fort que je pus contre la porte. Celle-ci ne bougea pas d’un pouce. Neanda vint à mon aide, poussant de toutes ses forces, rapidement imitée par Lelyandra.

Nos forces conjointes ne provoquèrent pas le moindre grincement du vantail. Nolan avait tourné la clef dans la serrure, nous condamnant à vaincre les sinistres voix qui avaient pris possession des lieux et dans le cas contraire à la mort. Ce fut seulement à ce moment-là que je pris pleinement conscience de ce dans quoi j’avais entraîné mon assistante et Neanda. Si cette dernière me paraissait de taille à affronter les puissances obscures du manoir, il en allait autrement pour Lelyandra. Jamais je n’aurais dû accepter qu’elle m’accompagne. S’il lui arrivait la moindre chose, pire même, si cette bâtisse devenait son tombeau, je ne pourrais jamais réussir à me le pardonner.

Mais le tour de mes pensées était sans doute faussé. Il existait certainement une autre sortie, que ce soit sur l’arrière du manoir ou bien au niveau des ailes. Aucune bâtisse ne comportait qu’une seule entrée et sortie. Mon angoisse était ridicule. Ou bien influencée par les esprits. Je devrais me méfier de tout, à commencer de moi-même. S’ils étaient aussi forts que ce que Neanda m’avait laissé entendre, les esprits auraient la force nécessaire pour dévier le cours de nos réflexions et nous inciter à penser ce qu’ils voulaient qu’on pense ; pour implanter leurs propres idées en lieu et place des nôtres.

« Venez, il y a forcément une autre sortie. Nous allons la chercher et nous allons la trouver », dis-je d’une voix forte.

Lelyandra accusait le choc et elle se contenta de hocher la tête en signe d’assentiment, les mots coincés dans la gorge.

« Oui, il doit exister au moins une porte, mais plus vraisemblablement plusieurs, donnant sur le parc. Une fois à l’extérieur, nous devrions pouvoir facilement franchir les murs qui l’enclosent. Depuis tout le temps que le manoir est abandonné, ils ont dû commencer à s’effriter. »


Moon_clouds par Prateek Karandikar_Wikimedia Commons

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