Les vendredis de l'angoisse - Une Raison d'agir - EP 3

21:00 Esteren 0 Comments

Pendant tout l'hiver, quoi de mieux que le feuilleton d'une petite nouvelle horrifique pour animer vos soirées auprès du feu ?

Chaque vendredi, à 21 heures, nous vous proposerons un nouvel épisode de la nouvelle "Une Raison d'agir" écrite par Iris, l'une des auteurs des Ombres d'Esteren. Cette nouvelle sera publiée dans un recueil nommé Hantises, à paraître en 2014. Vous retrouverez plus d'informations sur cette future publication ici.

Dans l'épisode précédent ...:

Je compris que j’avais commis une terrible erreur en acceptant ce mariage si commode.

Malgré toutes mes appréhensions, il me fut impossible d’infléchir la volonté de Cethern. Tout ce que je pus maladroitement exprimer n’étaient que les inquiétudes d’une petite fille qui n’avait connu qu’un château bien entretenu. Je ne savais pas reconnaître le potentiel de ces murs froids, de la charpente pourrie et du toit percé. La solitude effroyable et désespérante que je lui décrivais en lui désignant le village sinistre situé à une demi-heure à pied était très exagérée : les gens d'ici avaient seulement besoin d’un peu de temps pour s’habituer à de nouvelles figures, voilà tout.


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Une Raison d'agir - épisode 3

Descendant de cheval dans la cour qui n’était pas pavée, je tentai de voir les lieux à sa manière. Un portail, à gauche une tour branlante qui me paraissait fort dangereuse. Un court chemin de ronde menait au corps principal du château. À droite, la tour était plus petite et biscornue. Le puits était proche de l’écurie, et dans le prolongement, on arrivait à la porte de la cuisine, semi-enterrée. Le premier étage était encore en partie utilisable. En revanche, les grandes salles de réception, les chambres du seigneur, tous les lieux de prestige dominant les environs avec une vue vertigineuse, étaient réduits à l’état de ruines. Il manquait de très larges pans à la toiture. Il était encore possible d’accéder au premier et deuxième étage de cette partie par les escaliers en colimaçon latéraux. Un villageois taciturne qui nous avait accueilli et servi de guide nous mit en garde : le plancher était en très mauvais état. Si on voulait circuler sur ces niveaux, il fallait le faire en suivant les poutres maîtresses qui tenaient encore bien. Ailleurs, c’était courir le risque d’une chute mortelle. Même Cethern, d’un naturel optimiste et courageux, blêmit en entendant un craquement inquiétant sous ses pas alors qu’il s’aventurait trop loin du sentier désigné.

Cette nuit-là, Cethern ne dormit que très peu, réfléchissant avec un air soucieux que je ne lui connaissais pas. Il n’avait pas voulu connaître mon avis, arguant que c’était à lui de régler ce problème et que je n’avais aucune inquiétude à me faire, tout cela s’arrangerait très vite. Notre voyage jusqu'ici m'avait épuisée, je n’avais donc pas insisté malgré mon scepticisme et m’étais endormie vaincue par la fatigue.

Il m’arracha au sommeil avant l’aube. Alors que je cherchais encore avec peine à rassembler mes pensées, il se mit à parler avec animation. Il exultait. Il avait un plan, il savait quoi faire. Il allait partir sur le champ. En attendant je n’avais qu’à commencer les travaux les plus urgents de la toiture, j’aurais bientôt de ses nouvelles. Il trouverait de l’argent.

Je le vis s’en aller alors que l’aube pointait à peine. Je m’étais enroulée dans une couverture de laine avec l’impression de vivre un rêve. Tout cela me paraissait si étrange, absurde, vain. Mais que pouvais-je attendre de quelqu’un convaincu de pouvoir s’élever grâce à son épée ? À lui l’aventure, l’épopée, les rencontres inattendues, les découvertes et les explorations de ruines mystérieuses en quête de trésors. Moi, il me restait une ruine habitée par les vents froids qui s’insinuaient partout. D’interminables journées monotones dans un paysage de pierre, de poussière et de glace. Une solitude à la limite de l’insoutenable. Les villageois m’ignoraient, et parlaient, quand ils parlaient, avec un accent à cause duquel je ne comprenais presque rien. Ils vinrent s’occuper des travaux visant à stabiliser la dégradation du toit. Ils installèrent des échelles un peu partout, enlevant le plancher le plus dangereux, laissant de grands vides à la place. Il me semblait que les échos n’en devenaient que plus fantomatiques.



Les semaines se déroulèrent dans l’ennui et le silence. L’hiver vint, et la neige me parut une prison blanche, une vision de mort, morne et désespérante. Je me sentais prise au piège, presque emmurée, enterrée vivante. Dans cette prison où seule ma docilité m’avait enfermée, je passais de longues heures à étudier mes quelques livres. Sans la moindre distraction autre que le vol de mon ami le vautour qui planait souvent au-dessus des Hauts-Vents, j’avais le temps de chercher à résoudre les énigmes du langage occulte que je découvrais et apprenais péniblement. Les mystères de ce monde libéraient mon esprit. Chercher à comprendre l’étrange occupait mes pensées et m’évitait de trop m’apitoyer sur mon sort.



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Rendez-vous vendredi prochain à 21 heures !

Vous pouvez retrouver les épisodes précédents :

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