Construire et publier une gamme de JDR (2012)

17:03 Nelyhann 1 Comments

Voici la seconde partie de mon article consacré à l’élaboration de la gamme des Ombres d’Esteren. Je poursuis ma rétrospective avec l’année 2012… en janvier de cette année, la gamme comportait quatre publications : le Livre 0 – Prologue, le Livre 1 - Univers, le Livre 2 – Voyages et son écran ainsi que le Monastère de Tuath accompagné de l’album de Delphine d’Hommes et d’Obscurités.
Image : George Smyth

Le tour de force

De mon point de vue, sortir quatre livres en deux ans fut un tour de force. Lorsque je regarde en arrière, je suis fier de toute cette équipe qui s’est démenée pour en arriver là. Cette fierté ne vient pas forcément des livres en eux-mêmes (les créatifs sont généralement sans pitié avec leur création), mais plutôt du contexte dans lequel ils ont été produits : généralement le soir, après le travail, ou très tôt le matin. Ou même la nuit. Bref, à côté de tout le reste, années après années.

Pour la majorité de nos lecteurs, le début du projet est associé à la sortie du Livre 1 – Univers en septembre 2010. En fait, le projet a été initié en 2006 au sein de l’association Forgesonges et pour moi, ainsi que pour quelques autres, cela correspondait déjà à six années passées à naviguer dans cet univers. Dans ce contexte, notre équipe a vu le départ de certains de ses membres : changement dans la vie personnelle ou professionnelle, évolution dans les aspirations créatives. Après plusieurs années de bons et loyaux services, peut-on le leur reprocher ? J’ai moi-même pensé à arrêter plusieurs fois. En ce début d’année 2012, la réalité s’est imposée à nous (violons) : malgré le succès remarquable des livres en boutiques, l’espoir de vivre de notre travail s’était définitivement évanoui.

Il est impossible de vivre du jeu de rôle en France

C’est le constat que nous avons fait. À vrai dire, ce n’était pas vraiment un problème ni une surprise. Bien sûr, personne ne s’est lancé dans ce projet avec comme ambition principale de se professionnaliser et de vivre pleinement de sa création. Esteren est né d’une volonté associative. Mais au fond, on y croyait. Lorsque cela fait six années que vous consacrez une bonne partie de votre temps libre à créer des livres, des questions se posent. Question de priorité, de disponibilité, etc. Bien sûr, les droits d’auteur apportent un peu de beurre dans les épinards... mais ramené au temps passé et au nombre d’intervenants, les sommes sont anecdotiques. Et surtout très loin du smic. L’argent récolté a principalement été utilisé pour financer les livres et assumer les coûts de la tournée Esteren, le fameux Esteren Tour.

Live and let die

Je vous sens ému à la lecture de ce constat. Séchez vos larmes ! Depuis toutes ces années, nous passons des moments extraordinaires. En premier lieu, voir aboutir un projet que l’on porte depuis des années est toujours quelque chose d’indescriptible. Une autre pierre angulaire est la tournée initiée en 2010 et qui continue aujourd’hui, avec plus de 140 dates au compteur. Des week-ends en convention à dédicacer, refaire le monde (et continuer à rêver de vivre de notre boulot – on ne se refait pas)… En 2009, j’ai rencontré au Monde du jeu un jeune illustrateur : quelques années plus tard, j’étais témoin à son mariage. Car Esteren est devenu une famille, un groupe de potes, incluant même quelques membres de la communauté. Des moments magiques… Tout cela s’est incarné au travers du Esteren Tour. Avec le recul, je pense que cette tournée a cimenté notre groupe et nous a motivé à continuer. Voir les étoiles dans les yeux des gens, faire des démos jusqu’à ne plus avoir de voix, passer nos week-ends à sillonner la France… tout cela restera dans nos mémoires. Voyager et rencontrer le public est devenu une récompense en soi.

La jachère

Finalement, le bilan était plutôt positif : on n’en vivait pas mais on s’éclatait ! Mais un nouveau problème émergea rapidement : nous n’avions plus rien à sortir dans l’immédiat. Le Livre des Secrets, toujours en travaux, promettait une gestation encore plus lente que celle du livre de base. Même combat pour la campagne Dearg : certains se souviennent de mes démos avant même la sortie du Livre 1 en 2010 et impliquant des corbeaux… le scénario en question devrait paraître en 2015. Les quatre premières publications de la gamme s’appuyaient sur des contenus plus ou moins entamés au fil des six premières années de vie du projet. Et nous arrivions au bout de ces réserves.

Clairement, ça commençait à sentir le sapin. Sans nouvelle publication, les revenus de l’éditeur allait s’amenuiser et il deviendrait difficile de continuer à financer la suite des opérations, Esteren Tour y compris.

L’espoir qui venait d’Allemagne

J’avais déjà le sentiment que notre aventure était périlleuse mais en rédigeant cette rétrospective, je me rends compte à quel point notre parcours a été semé d’embûches et de rebondissements parfois imprévisibles. L’un des tournants majeurs de l’aventure Esteren a eu lieu le 28 mars 2012 lorsque j’ai reçu cet email de mon correspondant allemand Ingo (punaise, je vous ai même retrouvé cet email sans doute mythique dans l’histoire de la gamme) :
Vous voyez où je veux en venir ? En fait, il se trouvait que mes rêves de grandeurs m’avaient poussé, dès 2009, à initier la traduction du Livre 1 – Univers, alors même qu’il n’était pas sorti en français. Pour la petite histoire, je faisais beaucoup de playtest à l’époque et j’ai rencontré à cette occasion Clovis, l'un des nombreux playtesteurs d'alors. Nous avons sympathisé : il m’a expliqué faire des études d’anglais. J’ai sauté sur l’occasion et je lui ai proposé directement de traduire notre livre (pas encore sorti) : soit je me suis montré très convaincant, soit Clovis était en fait aussi fou que moi. Et 3 ans plus tard, j’ai cet email de mon correspondant : en parallèle, le travail de traduction du Livre 1 touchait à sa fin. Nous n’avions aucune idée de la manière dont nous allions nous y prendre pour le distribuer, etc. Mais cela faisait deux ans que Clovis travaillait sur la traduction de l’intégralité de l’ouvrage et un an de plus qu’il supervisait les relectures assurées par des volontaires anglophones.

Suite à l’email d’Ingo, j’ai très rapidement senti le potentiel de Kickstarter et nous nous sommes lancés en juin ou juillet de la même année, en demandant 3000 dollars. Histoire de nous aider à produire un petit tirage. Et là, un mois plus tard, bing, 55.000 dollars. En un seul mois, pratiquement deux fois plus que les ventes du Livre 1 Univers sur une année en France. Et ça s’est enchaîné : un mois plus tard, nous étions à la GenCon d’Indianapolis pour une date incroyable. Être là-bas, dans le temple du jeu de rôle, était juste irréel : deux mois plus tôt, nous étions plutôt inquiets alors que la prochaine sortie en France semblait repoussée aux calendes estereniennes et que nos attentes vis-à-vis du Kickstarter étaient tout de même très limitées… quatre mois plus tard, après avoir livré les souscripteurs, on remettait le couvert avec le Book 0 – Prologue : re-bing, 65.000 dollars. Plus que le livre de base pour un bouquin de 80 pages, par ailleurs en téléchargement gratuit.

Nous étions en décembre, encore sonné par le succès de la version américaine mais sans aucune sortie en France. Année étrange et qui changeait toutes nos perspectives. Car très rapidement, notre vieux rêve reprenait de la vigueur : vivre du jeu de rôle en France était finalement peut-être possible ?

Qu’allait nous réserver 2013 ?

La suite au prochain épisode !

----

Voir aussi :
Partie 1 (2010-2011)
Partie 3 (2013)
Partie 4 (2014)
Partie 5 (suite et fin)

1 commentaire:

  1. Purée, Nel que de souvenirs ça fait remonter tout ça ...
    Je suis très heureux d'avoir passé tout ce temps à tes côtés et avec tout le reste de l'équipe !
    On s'est lancé dans ce projet sans trop savoir où ça nous mènerait, et on en a fait une vraie grande et belle aventure.
    Merci à toi et à Valentin (notre éditeur) d'avoir su prendre et garder le cap vers cette réussite.
    Elenyl

    RépondreSupprimer